À Arusha, au nord de la Tanzanie, les juges du Tribunal pénal international pour le Rwanda ont établi une responsabilité judiciaire après le génocide de 1994. Trois décennies plus tard, sa présidente de l’époque, la juriste sud-africaine Navi Pillay, reçoit le prix Nobel de la paix dans un monde où les institutions de justice sont de nouveau contestées.

Cette distinction, annoncée le 9 octobre 2026, met en lumière une question qui traverse le continent : que vaut le droit international si les États choisissent quand l’appliquer ? Dans un entretien diffusé le 14 octobre, Pillay a appelé à davantage de prévention des génocides et à une coopération plus constante avec les juridictions internationales.

Une expérience forgée entre l’Afrique du Sud et le Rwanda

Née en Afrique du Sud sous l’apartheid, Navi Pillay a d’abord exercé comme avocate. Elle est ensuite devenue la première femme noire nommée juge à la Haute Cour de son pays. Son parcours l’a conduite au Tribunal pénal international pour le Rwanda, puis à la Cour pénale internationale (CPI), avant son mandat de Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme.

Le tribunal installé à Arusha, en Tanzanie, avait pour mission de juger les principaux responsables du génocide commis au Rwanda en 1994. Pillay a notamment siégé dans l’affaire Jean-Paul Akayesu, dont le jugement de 1998 a reconnu que le viol pouvait constituer un acte de génocide, selon les circonstances. Cette jurisprudence a marqué le droit pénal international.

Le prix Nobel lui a été attribué pour ses efforts en faveur de la paix et du droit international. Son parcours est aussi lié à la mémoire de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud et à l’évolution des mécanismes judiciaires créés après les crimes de masse.

Gaza : une conclusion d’enquête, pas un jugement de tribunal

La distinction intervient alors que Pillay est vivement critiquée pour avoir présidé une commission d’enquête indépendante du Conseil des droits de l’homme de l’ONU sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et Israël. Dans un rapport publié le 16 septembre 2025, cette commission a conclu qu’Israël avait commis un génocide dans la bande de Gaza.

Cette conclusion est celle d’une commission d’enquête des Nations unies. Elle ne constitue pas un jugement rendu par la Cour internationale de Justice ni par la CPI. Ces institutions ont des mandats et des procédures distincts. Pillay soutient que la commission a appliqué une méthode juridique et examiné des éléments issus d’enquêtes de terrain ainsi que des déclarations de responsables israéliens. Israël a rejeté la conclusion.

Dans l’entretien du 14 octobre, Pillay a maintenu l’analyse du rapport. Elle a évoqué des attaques contre des infrastructures civiles, dont une clinique de fertilité, et des journalistes tués. Ces éléments doivent être compris comme les affirmations et conclusions qu’elle attribue au travail de la commission, et non comme des faits établis par un jugement pénal définitif.

La distinction importe aussi pour les lecteurs africains. Le Rwanda a connu les conséquences d’un génocide reconnu par un tribunal international. Mais l’expérience historique ne dispense pas d’examiner les preuves, les mandats et les procédures propres à chaque situation. Elle rappelle plutôt le coût humain d’une prévention tardive et la nécessité d’enquêtes indépendantes.

La coopération des États, maillon décisif

La CPI, basée à La Haye, juge des personnes accusées des crimes les plus graves lorsque les conditions prévues par son Statut de Rome sont réunies. Elle ne dispose pas de police propre : l’arrestation des suspects dépend largement de la coopération des États. C’est pourquoi les décisions de la Cour et leur mise en œuvre peuvent se heurter aux calculs diplomatiques nationaux.

Pillay a critiqué les sanctions américaines visant la Cour et ses membres, les jugeant destinées à entraver leur travail. Elle a également appelé les États parties au Statut de Rome à respecter leurs obligations. Elle cite l’expérience du tribunal pour le Rwanda : sans arrestations et transferts effectués par plusieurs pays, dont des États africains, les procès n’auraient pas pu se tenir.

Ce débat résonne dans les relations entre les pays africains et les institutions internationales. Plusieurs gouvernements du continent ont dénoncé par le passé une justice pénale internationale appliquée de manière inégale. Pillay reconnaît cette critique et lie la question à la composition du Conseil de sécurité de l’ONU, où cinq membres permanents disposent d’un droit de veto. L’Union africaine réclame depuis longtemps une réforme qui améliore la représentation du continent dans cet organe.

La critique du deux poids deux mesures ne règle toutefois pas, à elle seule, le débat sur chaque décision judiciaire. Elle souligne un problème de légitimité et de pouvoir : les États influents peuvent peser sur l’action internationale, tandis que les populations exposées aux violences attendent protection et enquêtes crédibles. Les sanctions, les mandats d’arrêt et les décisions de justice ont des effets concrets, mais dépendent de choix politiques et de capacités nationales.

Prévenir avant que les tribunaux n’interviennent

Pour Pillay, la leçon du Rwanda ne se limite pas aux procès après les faits. La Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide engage les États à agir pour prévenir ce crime. Elle insiste sur l’écart entre l’existence d’instruments juridiques et la volonté politique de les utiliser à temps.

Son appel rejoint une interrogation plus large sur les missions de maintien de la paix, les sanctions et les décisions du Conseil de sécurité. Ces outils ne sont ni automatiques ni identiques d’un conflit à l’autre. Leur efficacité dépend notamment d’un mandat, de l’accord des États et des moyens déployés. En Afrique, où l’Union africaine et les organisations régionales participent aussi à la gestion des crises, la coordination avec l’ONU reste un enjeu majeur.

Pillay dit vouloir également soutenir l’égalité entre les femmes et les hommes et les initiatives visant à faire accéder une femme au poste de secrétaire générale des Nations unies. Pour elle, la représentation des femmes et la lutte contre les violences qui les visent restent des priorités.

Le Nobel attire l’attention sur son parcours, mais ne remplace ni une enquête ni une décision de justice. Les prochaines étapes à suivre sont concrètes : la coopération des États avec la CPI, les suites données aux rapports des Nations unies et les discussions sur la réforme du Conseil de sécurité. C’est dans ces décisions que se mesurera la portée pratique des principes défendus par la juriste sud-africaine.