À Kismayo, rejoindre un service capable de traiter un enfant gravement dénutri peut nécessiter plusieurs jours de marche. Pour les familles rurales et déplacées du sud de la Somalie, la distance jusqu’aux soins s’ajoute désormais à une autre urgence : les centres et les programmes d’aide manquent de moyens, alors que les besoins restent élevés.
Dans le sud, l’accès aux soins devient un enjeu vital
La Somalie traverse une nouvelle période de fortes tensions alimentaires, après des années de chocs climatiques, de déplacements et d’insécurité. Les pluies irrégulières et la sécheresse ont fragilisé les moyens de subsistance, tandis que les conflits et les difficultés d’accès compliquent l’acheminement de l’aide. Dans la Corne de l’Afrique, l’IGAD — l’organisation régionale de coopération — a également signalé le risque d’inondations pendant la saison des pluies d’octobre à décembre 2026, sous l’effet attendu d’El Niño. Ces phénomènes peuvent se succéder : sécheresse, puis pluies susceptibles d’endommager routes, abris et cultures.
Le déplacement intérieur accentue cette pression. Des familles quittent leurs localités lorsque les ressources et les services essentiels deviennent inaccessibles, puis s’installent souvent dans des sites où l’eau, l’assainissement et les soins restent limités. À Kismayo, dans l’État régional du Jubaland, Ali Adan Ali, responsable chargé des réfugiés et des déplacés internes, affirme que plus de 25 000 ménages déplacés ne reçoivent plus d’assistance depuis 2023, faute de financements. Ce chiffre et cette période sont attribués à son témoignage ; les données consultées ne permettent pas de les confirmer indépendamment.
La géographie compte aussi. Les familles vivant loin des villes doivent parcourir de longues distances pour atteindre un centre de santé. Les habitants des sites de déplacement, eux, dépendent davantage de services déjà sous pression. Les pluies et les crues peuvent couper les routes et isoler les deux groupes, mais les ménages déplacés disposent souvent de moins de ressources pour absorber une interruption des soins ou de l’aide alimentaire.
Près de 1,92 million d’enfants concernés en un an
Une analyse de l’IPC, le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, estime que 1,92 million d’enfants somaliens âgés de 6 à 59 mois auront besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë entre juillet 2026 et juin 2027. Parmi eux, 433 000 pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère, la forme la plus dangereuse. Ces projections, publiées par l’IPC, sont également reprises par l’UNICEF et le Programme alimentaire mondial.
Ces chiffres désignent des enfants déjà atteints ou susceptibles de l’être pendant la période considérée ; ils ne signifient pas que tous les cas sont observés simultanément. Plus de la moitié du nombre attendu se trouve dans le sud, selon les informations rapportées depuis le terrain. Les infections, notamment la rougeole, aggravent les risques pour des enfants dont l’état nutritionnel est déjà fragile. Le manque d’eau salubre et d’installations sanitaires favorise aussi les maladies qui compliquent leur prise en charge.
À Kismayo, une mère, Halima Abdullahi Ibrahim, a marché trois jours avec sa fille de trois ans, Asho Hassan Abdi, pour rejoindre l’hôpital de référence, situé à près de 90 kilomètres de son village. L’enfant, atteinte d’œdèmes associés à une malnutrition sévère, a été admise dans un centre de stabilisation. Ce cas illustre le coût concret de l’éloignement : le temps nécessaire pour atteindre un service spécialisé peut peser lourd lorsque l’état d’un jeune enfant se dégrade.
Les financements déterminent la portée de la réponse
La réponse ne repose pas uniquement sur les hôpitaux. Elle dépend aussi du dépistage dans les communautés, des références vers les centres spécialisés, de l’approvisionnement en aliments thérapeutiques et de la continuité des soins. L’UNICEF appelle à mieux coordonner agents de santé communautaires, autorités locales, gouvernement fédéral et organisations humanitaires. Mais cette coordination ne remplace pas les ressources nécessaires pour maintenir les équipes et les services en activité.
Les prévisions de l’IPC relient explicitement la baisse des financements à une capacité de réponse réduite. En pratique, les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous : une famille proche d’un hôpital peut encore trouver un service ouvert, tandis qu’un ménage rural ou déplacé doit franchir plusieurs obstacles avant d’y accéder. Les responsables humanitaires redoutent en outre que des crues ne rendent certaines routes impraticables et ne provoquent de nouveaux déplacements, au moment où les besoins nutritionnels augmentent.
La saison des pluies annoncée impose donc une préparation qui associe nutrition, santé, eau, assainissement et accès routier. L’IGAD a appelé ses États membres à renforcer les plans d’urgence et à anticiper les besoins liés aux inondations. Pour la Somalie, la prochaine période à surveiller est celle d’octobre à décembre 2026 : l’intensité des pluies et la capacité à préserver l’accès aux services pèseront sur l’évolution de la situation.
Cette crise concerne d’abord les communautés somaliennes, mais elle met aussi à l’épreuve la coopération régionale dans la Corne de l’Afrique. L’IGAD peut faciliter l’alerte et la préparation transfrontalière ; la réponse aux enfants dépendra toutefois de décisions nationales et locales, ainsi que de financements effectivement disponibles. Les évaluations à venir devront montrer si les soins atteignent aussi les villages éloignés et les sites de déplacement, au-delà des grands centres urbains.