La valeur ne se crée pas seulement sous terre

En Namibie, le vrai débat minier ne porte plus seulement sur le volume extrait. Il porte sur la part de richesse gardée dans le pays, dans les salaires, les services, la fiscalité et les équipements industriels. À Windhoek, le gouvernement veut faire passer la part des exportations minières transformées localement de 46,6 % à 57 % d’ici 2030, dans la logique de la nouvelle politique commerciale et du sixième plan national de développement.

Ce cap s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification. La Namibie reste une économie ouverte, étroite et très dépendante de l’extraction, avec un marché intérieur limité et un chômage élevé, ce qui pousse l’État à chercher davantage de valeur ajoutée sur place. Le pays est aussi membre de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, qui fait de l’intégration régionale et de l’industrialisation des objectifs centraux.

Dans ce cadre, l’étain occupe une place particulière. Le métal est stratégique pour l’électronique et plusieurs usages industriels, mais le pays ne l’a pas placé parmi les minerais visés par l’interdiction d’exporter des ressources non transformées adoptée en 2023 pour certains minerais critiques. L’architecture réglementaire namibienne permet bien de contrôler l’exportation des minerais, mais la politique industrielle reste sélective et graduelle.

À Uis, l’argent public soutient la production, pas la fusion

Le 27 mai 2026, Andrada Mining a annoncé avoir obtenu un financement conditionnel de 98 millions de dollars namibiens, soit environ 6 millions de dollars américains, auprès de Bank Windhoek et de la Development Bank of Namibia. Les deux prêts sont de 49 millions de dollars namibiens chacun, sur dix ans, et doivent financer notamment un circuit de tri du minerai, appelé ore sorting.

Sur le plan technique, ce tri permet de séparer plus tôt les fragments riches en étain des déchets. L’objectif est d’augmenter le concentré produit à la mine d’Uis, dans le centre-ouest du pays, sans changer la chaîne de transformation finale. La société vise désormais entre 2 500 et 3 000 tonnes de concentré par an, contre des niveaux inférieurs aujourd’hui, avec une progression de la teneur en étain contenu.

Le point clé est ailleurs : le concentré continue d’être vendu à Thailand Smelting and Refining, qui le transforme en Thaïlande. Autrement dit, la Namibie améliore sa production, mais capte encore une part limitée de la valeur au stade de la fusion. C’est là que se joue le cœur de la politique de beneficiation, ce terme qui désigne la transformation locale des minerais avant exportation.

Ce choix a pourtant une logique économique. Les volumes d’étain restent trop modestes pour justifier, à court terme, une fonderie locale capable d’absorber seule tous les coûts fixes. Dans un marché mondial volatil, l’État préfère donc soutenir une montée en cadence progressive, plutôt que forcer une industrialisation lourde et risquée. C’est un arbitrage fréquent dans les économies minières de taille moyenne.

Un pari industriel, mais aussi un test politique pour Windhoek

Le prêt public ne sert pas seulement une entreprise cotée. Il teste aussi la crédibilité d’une stratégie nationale qui veut faire des minerais un levier d’industrialisation, et non un simple flux d’exportation brute. Dans ses documents de planification, l’État namibien lie explicitement la valorisation locale des ressources à la création d’emplois, à la diversification productive et à une meilleure intégration des entreprises locales aux chaînes de valeur.

Pour l’économie formelle, le gain est mesurable. Andrada dit employer plus de 500 personnes, majoritairement namibiennes, et a déclaré pour l’exercice 2025 des redevances minières de 652 270 livres sterling, en hausse de 35 %, ainsi que 1,81 million de livres sterling d’impôts, contre 468 055 livres l’année précédente. Ces chiffres suggèrent un effet réel sur les recettes publiques et l’emploi qualifié, même si la valeur maximale n’est pas encore retenue dans le pays.

Pour les autorités, le dossier est plus sensible. Soutenir une mine qui exporte encore son concentré vers l’étranger peut paraître contradictoire. Pourtant, dans un pays où les projets industriels lourds demandent du temps, du capital et des volumes importants, l’État choisit d’abord de consolider la production, les infrastructures et le financement domestique. La présence de la Development Bank of Namibia aux côtés de Bank Windhoek montre aussi une volonté d’adosser l’industrialisation à des institutions financières nationales, pas seulement à des capitaux extérieurs.

Ce que l’Afrique australe regarde de près

Le cas namibien dépasse Uis. Dans la SADC, plusieurs États cherchent à passer de l’exportation de minerai brut à des chaînes de valeur régionales plus courtes. La Namibie, avec ses ressources en lithium, en étain et en autres minéraux critiques, devient un laboratoire de cette transition. La question n’est plus seulement de savoir qui extrait, mais où se forme la marge industrielle.

La prochaine étape se jouera donc sur deux fronts. D’un côté, la montée en puissance d’Uis et la capacité de la mine à tenir ses objectifs de production. De l’autre, la possibilité, à moyen terme, d’aller plus loin dans la transformation locale, si les volumes, l’énergie, la logistique et le financement suivent. Pour Windhoek, le défi est de prouver qu’une politique de valeur ajoutée peut produire des résultats visibles sans promettre plus vite qu’elle ne peut construire.