Quand le yuan s’invite dans les transactions africaines
Dans les couloirs des ports, des mines et des banques africaines, une question s’impose de plus en plus souvent : faut-il encore faire transiter chaque facture par le dollar quand l’essentiel des commandes vient de Chine ? Cette évolution ne relève pas seulement de la technique bancaire. Elle touche à la facture des importations, au coût de la dette et, plus largement, à la marge de manœuvre financière des États.
Le mouvement s’inscrit dans un contexte clair. La Chine reste un partenaire commercial majeur pour de nombreux pays africains, tandis que Pékin pousse depuis des années l’usage international du renminbi, le nom officiel du yuan, afin de réduire la dépendance mondiale au billet vert. De leur côté, plusieurs économies africaines cherchent à alléger la pression exercée par les dettes en devises fortes et par les fluctuations du dollar.
Des usages concrets, du cuivre zambien au rail kényan
En Zambie, les entreprises minières chinoises peuvent désormais s’acquitter de certaines taxes et redevances minières en yuans, selon les éléments rapportés dans la presse économique régionale. Le principe est simple : lorsqu’une activité est tournée vers des acheteurs ou des investisseurs chinois, régler une partie des obligations dans la monnaie de Pékin peut réduire les coûts de conversion. En Zambie, les redevances minières sont bien encadrées par l’administration fiscale, qui exige des déclarations mensuelles de royalty sur la production minière.
Au Kenya, le dossier le plus sensible reste celui du chemin de fer standard gauge railway, la grande ligne construite avec des financements chinois. En 2025, le Trésor kényan a confirmé que la dette extérieure du pays restait concentrée sur le dollar, mais il a aussi indiqué que le yuan représentait déjà une part notable de l’encours. La presse économique du pays a ensuite rapporté que Nairobi négociait la conversion de prêts libellés en dollars en prêts libellés en yuan, avec l’objectif de réduire le coût du service de la dette.
En Angola, le basculement passe surtout par les paiements. Une première institution financière angolaise a rejoint le système CIPS, l’infrastructure chinoise de paiement transfrontalier en renminbi. Dans le même temps, le système s’étend désormais à plusieurs pays africains via des banques partenaires, ce qui facilite les règlements directs avec la Chine sans passer systématiquement par des devises intermédiaires.
À l’échelle du continent, Standard Bank affirme pouvoir traiter des règlements en yuan dans 19 pays africains et avoir déjà franchi le cap de plusieurs milliards de yuans de paiements via CIPS. Cette progression traduit moins une substitution immédiate du dollar qu’un empilement de solutions de règlement adaptées aux flux sino-africains.
Ce que gagne Pékin, ce que cherchent les capitales africaines
Pour Pékin, l’intérêt est évident. Si la Chine est le premier fournisseur de nombreux marchés africains et l’un de leurs principaux créanciers, alors le yuan peut devenir la monnaie naturelle de certains échanges, surtout lorsque les transactions concernent des marchandises chinoises, des chantiers financés par la Chine ou des remboursements dus à des institutions chinoises. Le renminbi gagne ainsi en visibilité, en volume et en normalité dans les circuits commerciaux.
Pour les États africains, l’équation est plus nuancée. Réduire la dépendance au dollar peut aider à lisser les risques de change, surtout quand les recettes d’exportation et les contrats d’infrastructure ne sont pas dans la même monnaie que la dette. C’est particulièrement vrai pour les pays très exposés au commerce avec la Chine ou à des projets financés par des banques chinoises. Mais cette diversification ne signifie pas autonomie automatique. Elle peut aussi déplacer la dépendance vers une autre devise, et donc vers un autre centre de décision.
Le cas du Kenya le montre bien. La conversion d’une dette en yuan peut alléger la charge financière à court terme. Elle ne règle pas, à elle seule, la question du modèle de financement des grands travaux, ni celle de la rentabilité des infrastructures construites pour soutenir le commerce régional. En Afrique de l’Est, le débat dépasse donc la seule monnaie. Il touche à la viabilité des projets, au rythme de remboursement et à la capacité des États à négocier leurs termes.
En Zambie, l’enjeu se lit aussi à travers le poids du secteur minier. Le cuivre et les autres minerais restent au cœur des recettes du pays. Permettre certains paiements en yuans peut simplifier les flux des groupes déjà liés à la Chine. Mais cela pose une question de fond : les administrations nationales gagnent-elles vraiment en souplesse, ou s’habituent-elles simplement à une nouvelle forme de dépendance monétaire ?
Une avancée réelle, mais encore loin d’un renversement monétaire
Le yuan progresse, mais il ne domine pas. Les données disponibles sur le système CIPS montrent une montée en puissance des participants africains, sans remettre en cause la place centrale du dollar dans les paiements mondiaux. Le renminbi reste contrôlé par Pékin et n’est pas librement convertible. Autrement dit, son expansion repose encore sur des arrangements encadrés, pas sur une pleine concurrence monétaire avec le billet vert.
Pour le continent, la portée est néanmoins importante. Dans les échanges avec la Chine, les banques africaines disposent désormais d’outils plus directs. Les ministères des finances, eux, disposent d’un levier supplémentaire pour restructurer certaines dettes ou sécuriser des règlements commerciaux. La prochaine étape à surveiller sera la profondeur de cette adoption : simples canaux de paiement pour quelques grands groupes, ou véritable usage élargi dans le commerce, la finance publique et les transactions interbancaires.
La trajectoire actuelle dit donc deux choses à la fois. Oui, la Chine élargit son empreinte financière en Afrique. Mais non, elle ne remplace pas encore le dollar. Elle installe plutôt un second couloir de circulation monétaire, utile à ses exportateurs, à ses banques et à plusieurs capitales africaines en quête de respiration budgétaire. C’est cette coexistence, plus que la victoire d’une monnaie sur une autre, qui redessine aujourd’hui les rapports financiers entre la Chine et l’Afrique.