Quand une entreprise née à Lagos remet des voitures à ses clients avant de fermer dans son pays d’origine, le geste soulève deux questions. Que deviennent les chauffeurs concernés ? Et que révèle ce retrait sur l’économie des plateformes au Nigeria ?

Un transfert de véhicules, mais pas de motif détaillé

Moove met fin à ses activités nigérianes après six ans. L’entreprise prévoit de transférer à des clients éligibles des véhicules estimés à 35 milliards de nairas, soit environ 26 millions de dollars. Selon ses annonces rapportées par plusieurs médias nigérians, les bénéficiaires n’auront plus de paiement à effectuer à Moove pour les véhicules concernés à partir du 1er octobre 2026.

La société affirme qu’elle accompagnera ses clients et ses employés durant la cessation de ses activités et le transfert de propriété. Elle n’a toutefois pas exposé publiquement de motif précis à son retrait. Il faut donc distinguer la décision annoncée de ses causes : attribuer ce départ à une difficulté particulière du marché resterait, à ce stade, une hypothèse.

Fondée à Lagos en juillet 2020 par les Nigérians Ladi Delano et Jide Odunsi, Moove avait commencé avec 76 voitures. Son modèle « Drive to Own » permettait à des chauffeurs de louer un véhicule avec une possibilité d’en devenir propriétaires. L’entreprise indique que plus de 9 000 clients ont utilisé ses offres au Nigeria et que les véhicules financés ont contribué à générer quelque 57 milliards de nairas de revenus. Ces chiffres sont ceux communiqués par Moove.

Le transfert annoncé peut alléger les obligations de chauffeurs qui auraient autrement continué à rembourser leur véhicule. Mais il ne garantit pas, à lui seul, la continuité de leurs revenus : ils doivent encore trouver des clients, une plateforme ou d’autres usages commerciaux pour leur voiture. Les critères d’éligibilité et le calendrier individuel des transferts seront déterminants.

Une activité locale au cœur d’une ambition mondiale

Le départ intervient après celui d’Uber, qui a cessé ses opérations au Nigeria le 2 septembre 2026, après douze années de présence, selon la presse nigériane et des médias internationaux. Uber n’a pas détaillé publiquement les raisons de cette fermeture. Les deux décisions sont rapprochées dans le temps, mais elles ne suffisent pas à démontrer que l’une a provoqué l’autre.

Le lien entre les entreprises est néanmoins concret : Moove a fourni des solutions de financement automobile à des chauffeurs travaillant avec Uber. Lorsque la plateforme américaine s’est retirée, des conducteurs se sont interrogés sur la façon de continuer à utiliser leurs véhicules et à honorer leurs engagements financiers. Le transfert annoncé par Moove apporte une réponse matérielle à certains d’entre eux, sans régler toutes les questions de débouchés et de revenus.

En parallèle, Moove poursuit une stratégie internationale. En août 2026, la société a annoncé une levée de fonds de 250 millions de dollars, menée par Mubadala Investment Company et codirigée par Woven Capital et Ion Pacific. L’entreprise a indiqué que son évaluation atteignait 2,1 milliards de dollars. Elle veut notamment développer ses activités dans la mobilité autonome, où les véhicules circulent sans conducteur humain, et travaille avec Waymo, filiale d’Alphabet.

Le contraste est notable : l’entreprise se développe à l’international, mais cesse son activité dans le pays où elle a commencé. Cela ne signifie pas que son modèle est condamné partout, ni que le marché nigérian est dépourvu de potentiel. Cela montre plutôt que financer des voitures et les rentabiliser dans un environnement de transport donné exige des équilibres locaux : coûts d’achat, entretien, carburant, accès aux passagers et conditions des plateformes.

À Lagos, des effets différents selon les acteurs

Pour les chauffeurs admissibles, devenir propriétaires de leur véhicule peut représenter un actif durable et une plus grande liberté de choisir leurs missions. Pour les salariés nigérians de Moove, l’entreprise dit prévoir un accompagnement pendant la fermeture et annonce également des véhicules gratuits pour son personnel. Les modalités concrètes restent essentielles : elles détermineront la portée réelle de ces mesures.

Les conséquences ne seront pas identiques pour tous. Les chauffeurs disposant d’un véhicule transféré pourront chercher d’autres plateformes ou travailler directement avec des clients. Ceux qui ne remplissent pas les critères, ainsi que les employés dont le poste disparaît, pourraient connaître une transition plus difficile. À Lagos, où les déplacements urbains et les services de transport alimentent une économie largement composée de travailleurs indépendants, ces changements touchent à la fois la mobilité quotidienne et les moyens de subsistance.

Le dossier rappelle aussi le rôle des acteurs nigérians dans la création d’entreprises capables de lever des capitaux internationaux. L’origine locale de Moove et son expansion hors du Nigeria racontent une réussite entrepreneuriale réelle. Mais le transfert de véhicules ne doit pas masquer la question centrale : comment créer une activité viable pour les chauffeurs et les entreprises au-delà d’une plateforme unique ?

Un signal à suivre pour l’Afrique de l’Ouest

Le Nigeria est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Le retrait de Moove concerne d’abord le marché nigérian ; il ne permet pas, à lui seul, de conclure à une tendance uniforme dans la région. Les conditions d’exploitation, les règles applicables et les habitudes de transport varient d’un pays à l’autre.

Pour les décideurs nigérians, les acteurs du secteur et les partenaires financiers, les prochaines étapes seront concrètes : vérifier l’exécution des transferts annoncés, préciser les conditions offertes aux employés et observer comment les chauffeurs réorganisent leur activité. La portée du départ se mesurera moins aux déclarations de croissance mondiale qu’à cette transition sur le terrain, entre propriété des véhicules et possibilité d’en tirer un revenu.

Les détails du transfert des véhicules annoncés par Moove sont rapportés par Punch, tandis que THISDAY recoupe le montant et le calendrier. La fermeture d’Uber au Nigeria a également été rapportée par Punch et The Washington Post.