Quand l’énergie devient une question d’industrie
Au Maroc, le gaz n’est plus seulement une affaire de transition énergétique. Il est aussi devenu une affaire de production, de compétitivité et de souveraineté industrielle. Dans un pays où les usines cherchent une énergie plus stable et où l’État veut réduire sa facture d’importation, le dossier de Tendrara prend désormais une autre dimension. Le projet avance, et avec lui l’idée qu’un actif gazier marocain peut servir d’appui concret à l’économie réelle.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte régional très particulier. Depuis le 31 octobre 2021, l’Algérie n’a pas reconduit l’accord du Gazoduc Maghreb-Europe, qui acheminait le gaz algérien vers l’Espagne et le Portugal via le Maroc. Rabat s’est alors tourné vers d’autres schémas d’approvisionnement, notamment des achats de gaz naturel liquéfié via l’Espagne. En 2024, le Maroc est même devenu la première destination du gaz transitant par les infrastructures espagnoles, selon les données de l’opérateur espagnol citées dans la presse marocaine.
Tendrara change de dimension
Le fait nouveau est simple : Managem a décidé de structurer ses activités gazières autour d’une filiale dédiée, Tendrara Energy. Ce choix accompagne la montée en régime du champ de Tendrara, dans la région de l’Oriental, où le groupe minier marocain a pris une place centrale au fil de deux opérations majeures. En juin 2024, il a racheté 55 % de la concession. En mai 2026, il a repris les 20 % restants détenus par la filiale marocaine de l’exploitant britannique sortant. À l’issue de cette transaction, Managem contrôle 75 % du projet, contre 25 % pour l’ONHYM, l’Office national des hydrocarbures et des mines.
Le groupe présente désormais Tendrara comme un actif énergétique à part entière, distinct de son portefeuille minier. Ce changement de structure n’est pas anodin. Il permet de clarifier la gouvernance du projet, de concentrer les décisions et de préparer la phase commerciale. Dans son communiqué du 26 mai 2026, Managem indique que la première phase vise une capacité de 100 millions de mètres cubes par an de gaz naturel liquéfié, avec un démarrage prévu à partir de fin 2026. La deuxième phase, encore à l’étude, prévoit un raccordement au GME et une montée en puissance jusqu’à 280 millions de mètres cubes par an.
Les premiers flux de gaz ont été injectés dans le système de collecte en décembre 2025, et la mise en service des deux puits de production a été annoncée en janvier 2026 par la presse économique marocaine. Cette séquence confirme que Tendrara ne se limite plus à une promesse géologique. Le site entre dans une logique industrielle, avec une chaîne qui va du puits à la commercialisation.
Un projet utile, mais pas encore un basculement
L’enjeu principal tient à la taille du projet, mais aussi à sa portée. Tendrara couvre 133,5 km² et ses réserves sont estimées à 10,67 milliards de mètres cubes, selon le communiqué de Managem. Le site est donc significatif pour le Maroc, mais il ne renverse pas à lui seul l’équation énergétique du royaume. En phase 1, il doit d’abord alimenter des industriels marocains. En phase 2, il pourrait rejoindre le réseau national et servir aussi la production électrique. Autrement dit, l’intérêt est immédiat pour l’industrie, plus progressif pour le système énergétique dans son ensemble.
Cette gradation compte. Pour les industriels, le gaz domestique peut offrir une visibilité de prix et de livraison plus forte que certaines solutions importées. Pour l’État, il réduit la vulnérabilité extérieure sans supprimer la dépendance aux marchés internationaux. Pour l’ONHYM, partenaire à 25 %, le projet permet de rester au cœur d’une chaîne de valeur stratégique. Pour Managem, il marque une diversification nette : le groupe ne se contente plus d’extraire des minerais, il veut aussi peser sur l’énergie utilisée par l’économie marocaine.
Il faut aussi mesurer ce que le projet ne fait pas encore. Le Maroc continue de s’approvisionner en gaz à l’étranger, notamment via des accords conclus avec des acteurs du marché mondial. En 2023, le royaume a signé un contrat de longue durée avec Shell pour 0,5 milliard de mètres cubes de GNL par an sur 12 ans, afin de sécuriser ses besoins en attendant des solutions plus locales. Tendrara vient donc compléter, et non remplacer immédiatement, ce filet de sécurité.
Une portée marocaine, mais aussi africaine
Le dossier dépasse le seul cadre national. Le Maroc cherche à bâtir une architecture énergétique plus résiliente, tout en se projetant comme plateforme africaine. Managem le dit sans détour : le groupe veut devenir un acteur régional de référence dans les solutions énergétiques à faible intensité carbone. Cette ambition fait écho à une tendance plus large au sud de la Méditerranée et en Afrique : plusieurs États veulent mieux valoriser leurs ressources gazières, non seulement pour exporter, mais aussi pour alimenter l’industrie locale et les interconnexions régionales.
Dans ce paysage, le projet de gazoduc africain atlantique porté par le Maroc et le Nigeria donne un autre horizon. L’ONHYM a annoncé en juillet 2026 une nouvelle étape avec la signature de l’accord intergouvernemental par les États de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Le projet vise à relier les ressources gazières ouest-africaines aux marchés régionaux et à l’Europe. Tendrara, lui, reste plus modeste, mais il montre qu’au Maroc, la sécurité énergétique ne se pense plus seulement à l’import. Elle commence aussi à se construire sur le sol national.
La suite se jouera sur deux échéances concrètes : la montée en production commerciale annoncée pour la fin de 2026, puis la décision sur la phase 2, qui dirait si Tendrara reste un projet domestique ou devient une brique du réseau gazier marocain à plus grande échelle. C’est là que se mesurera vraiment la portée du pari de Managem et de Rabat.