Une relation qui se réchauffe, mais sans effacer les zones d’ombre

À Rabat, la diplomatie franco-marocaine avance sur deux rails à la fois. D’un côté, les gouvernements affichent une feuille de route dense, avec une quinzaine d’accords et la promesse d’un nouveau traité bilatéral. De l’autre, l’affaire Pegasus rappelle que la confiance entre Paris et Rabat reste fragile, car les sujets de sécurité, de renseignement et de souveraineté numérique n’ont jamais disparu du paysage.

Pour le Maroc, cette séquence compte bien au-delà du protocole. Elle touche à la fois la relation avec une ancienne puissance coloniale, les intérêts économiques, la coopération sécuritaire et l’image du Royaume sur la scène africaine et méditerranéenne. Pour la France, elle sert aussi à consolider un partenaire clé en Afrique du Nord, au moment où Paris cherche à réorganiser ses alliances dans la région.

Rabat et Paris misent sur l’agenda concret

Les faits sont clairs. Le 16 juillet 2026, Rabat a accueilli la 15e réunion de haut niveau franco-marocaine, coprésidée par le chef du gouvernement marocain, Aziz Akhannouch, et le Premier ministre français, Sébastien Lecornu. La partie française a confirmé qu’une vingtaine d’accords étaient en préparation ou en signature, dans des secteurs comme les transports, l’aménagement du territoire, la coopération décentralisée et l’enseignement de la langue arabe dans le réseau scolaire français au Maroc.

Le calendrier politique donne du relief à cette réunion. Le ministère français des affaires étrangères a expliqué que cette rencontre s’inscrivait dans la préparation d’une visite d’État du roi du Maroc en France. Côté marocain, la communication officielle a insisté sur l’ouverture de la réunion à Rabat et sur le niveau de représentation des deux délégations.

Le contenu des accords montre un partenariat très concret. Parmi les dossiers cités par la presse et par les autorités françaises figurent la mise en place d’un projet de réseau express régional à Rabat, des volets liés à l’aviation civile, à la gestion de l’eau, aux échanges culturels et à la formation. La coopération ne se limite donc pas aux grandes déclarations : elle touche la mobilité, l’urbanisme, l’école et les services publics.

Pegasus, le point de friction qui reste ouvert

Mais cette normalisation diplomatique arrive avec un dossier qui n’est pas refermé. Depuis les révélations du Projet Pegasus en 2021, le Maroc est accusé par plusieurs enquêtes internationales d’avoir utilisé ce logiciel espion contre des journalistes, des militants et des responsables politiques, dont des personnalités françaises. Le 16 juillet 2026, de nouvelles enquêtes de presse ont affirmé que des traces techniques concordantes avaient été retrouvées sur des téléphones de membres du gouvernement français.

En 2021 déjà, Rabat avait rejeté ces accusations et parlé de dénonciations infondées. Le débat n’a pas cessé pour autant. En France, l’enquête judiciaire ouverte après les premières révélations est toujours en cours, et la question de l’usage d’outils de surveillance par des États alliés est devenue un sujet de souveraineté autant que de sécurité intérieure.

Cette tension explique en partie le ton mesuré des responsables des deux pays. Ils veulent remettre la coopération au centre, sans laisser l’affaire Pegasus dicter toute la relation. Mais le sujet pèse encore sur la crédibilité de la confiance bilatérale. Il rappelle aussi qu’un partenariat stratégique ne se réduit pas aux contrats ou aux cérémonies : il dépend de la gestion des désaccords, surtout lorsqu’ils touchent à la sécurité des institutions.

Ce que cela change pour les Marocains, pour les Français du Maroc et pour la région

Sur le terrain, les retombées ne seront pas les mêmes pour tout le monde. Pour les autorités marocaines, cette séquence renforce la visibilité du Royaume comme plateforme diplomatique, économique et culturelle. Pour les entreprises, elle peut ouvrir des chantiers dans les infrastructures, le transport aérien ou l’éducation. Pour les familles, en revanche, les résultats se mesureront surtout à la qualité des services, à la circulation des étudiants et à la lisibilité des échanges entre les deux pays.

La communauté des Marocains du monde et les Français installés au Maroc sont aussi concernés. Les décisions prises à Rabat touchent la scolarité, les mobilités, les questions consulaires et les flux économiques. Dans un pays où la capitale Rabat concentre une partie importante du pouvoir politique, ces accords ont un effet d’entraînement sur Casablanca, Tanger, Fès ou Marrakech, là où se croisent investissement, enseignement et tourisme.

À l’échelle régionale, le message est également lisible. Le Maroc cherche à consolider sa position en Afrique du Nord et à projeter une image d’acteur stable, ouvert aux partenariats. La France, elle, veut garder une ancre solide au sud de la Méditerranée, dans un espace où la concurrence diplomatique et économique s’est intensifiée. Cette relation a donc une portée qui dépasse les deux capitales : elle pèse sur les équilibres maghrébins, sur les coopérations sécuritaires et sur les projets de connectivité entre l’Europe et l’Afrique.

La suite se jouera sur trois échéances. D’abord, la mise en œuvre réelle des accords annoncés. Ensuite, le suivi de la future visite d’État du roi du Maroc en France, devenue un marqueur politique majeur. Enfin, l’évolution du dossier Pegasus, qui reste le test le plus sensible pour savoir si le rapprochement actuel repose sur une confiance durable ou sur une simple parenthèse diplomatique.