À Antananarivo, une affaire aéronautique dépasse désormais le seul registre des avions et des certificats. Elle met en jeu la fiabilité de l’administration malgache, la traçabilité des transferts internationaux et le risque de voir le nom de Madagascar associé à un contournement de sanctions visant l’Iran.

La justice malgache devait examiner, à partir du 22 septembre 2026, le dossier de cinq Boeing 777-200ER retrouvés en Iran après avoir porté, pendant quelques mois, des immatriculations provisoires délivrées par l’Aviation civile de Madagascar (ACM). L’audience a finalement été renvoyée au 27 octobre 2026, selon les informations disponibles sur l’ouverture du procès.

Une procédure née d’un itinéraire administratif contesté

Les cinq appareils sont d’anciens avions de compagnies asiatiques. Ils avaient été placés dans une chaîne de transferts impliquant une structure appelée Udaan Aviation. Le projet officiellement présenté à l’ACM prévoyait leur convoyage vers le Kenya, où des opérations de maintenance devaient être réalisées.

Le 17 janvier 2025, l’autorité malgache aurait délivré deux documents provisoires pour ces appareils : un certificat d’immatriculation et un certificat de navigabilité. Ces documents permettaient leur déplacement, mais leur validité était limitée à trois mois, jusqu’au 17 avril 2025.

Les avions n’ont pourtant pas rejoint le Kenya dans le délai annoncé. Ils ont été repérés au Cambodge, avant de partir vers l’Iran le 15 juillet 2025. Des spécialistes du transport aérien ont identifié plusieurs appareils portant encore la trace administrative du préfixe malgache « 5R ». La chronologie a été documentée par la presse spécialisée aéronautique, puis reprise par des médias malgaches et internationaux.

L’ACM soutient que les documents auraient ensuite été falsifiés afin de prolonger leur validité. L’autorité affirme également avoir été alertée par les autorités cambodgiennes, le 20 juin 2025, au sujet de documents jugés suspects concernant plusieurs avions. Ces éléments sont au cœur de l’accusation et devront être examinés contradictoirement par la justice.

Dans un communiqué publié en juillet 2025, l’ACM avait dénoncé une opération de faux et usage de faux et indiqué avoir saisi la justice. La position de l’autorité malgache est qu’elle n’a pas autorisé le transfert des appareils vers l’Iran et que son registre aurait été utilisé au-delà du cadre prévu.

Le communiqué rapporté par la presse malgache sur la réaction de l’Aviation civile de Madagascar présente cette affaire comme une falsification de documents attribuée à l’opérateur privé concerné, et non comme une décision officielle de livrer les avions à l’Iran.

Trente-trois prévenus et plusieurs qualifications pénales

Trente-trois personnes et entités sont poursuivies dans le dossier. Les qualifications évoquées comprennent notamment le faux et usage de faux, la corruption, le blanchiment, l’abus de fonction et l’association de malfaiteurs. L’accusation mentionne aussi une atteinte à la souveraineté nationale, une qualification particulièrement sensible dans une affaire où des documents administratifs malgaches auraient été utilisés pour une opération internationale.

La justice devra établir les responsabilités individuelles. La délivrance initiale des documents, leur utilisation après expiration, la chaîne de propriété des avions et les conditions de leur arrivée en Iran constituent des questions distinctes. Elles ne peuvent être confondues avec la seule présence physique des appareils sur le territoire iranien.

Le dossier concerne également une société enregistrée à Antananarivo sous le nom d’Udaan Potentials Ltd. Son objet déclaré couvrait plusieurs activités, dont l’aviation, l’aquaculture, l’importation d’équipements agricoles et l’exportation de produits locaux. La presse avait relevé le faible capital déclaré de cette structure au regard des moyens nécessaires pour exploiter ou maintenir cinq Boeing 777.

Ce contraste alimente les interrogations des enquêteurs. Un Boeing 777-200ER est un appareil long-courrier lourd et coûteux à entretenir. Son convoyage exige des équipages spécialisés, des autorisations multiples, une couverture financière importante et une documentation technique précise. La question n’est donc pas seulement de savoir qui a signé les certificats. Il faut aussi comprendre comment l’ensemble de l’opération a pu être organisé.

Le gouvernement malgache avait réagi politiquement au scandale. Le ministre des Transports et de la Météorologie, Valéry Ramonjavelo, a été limogé à la fin du mois de juillet 2025. Des responsables de l’aviation civile ont également été cités dans la procédure. Ces décisions administratives ne préjugent toutefois pas de la culpabilité des personnes poursuivies.

Un dossier qui dépasse les frontières de Madagascar

La destination finale des avions donne à l’affaire une dimension diplomatique. L’Iran est soumis à plusieurs régimes de sanctions, notamment américains. Mahan Air, compagnie iranienne à laquelle les appareils ont été associés dans plusieurs publications spécialisées, est elle-même visée par des sanctions américaines.

La presse aéronautique spécialisée a retracé le départ des cinq avions depuis Siem Reap, au Cambodge, vers l’Iran le 15 juillet 2025. Une autre vérification indépendante a confirmé l’arrivée d’au moins un des appareils à Machhad, tout en appelant à la prudence sur le détail des trajectoires de chacun.

Pour Madagascar, l’enjeu est double. Il concerne d’abord la crédibilité de son registre aérien. Un registre national sert à identifier juridiquement les avions et à garantir leur conformité technique. S’il est utilisé pour masquer une opération commerciale ou géopolitique, la confiance des partenaires peut être affectée.

L’affaire touche ensuite les relations extérieures d’Antananarivo. Madagascar entretient des liens avec plusieurs partenaires, en Afrique australe, en Asie, en Europe et aux États-Unis. Le pays appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, ou SADC, une organisation qui coordonne la coopération régionale en matière économique et politique. Une controverse impliquant un transport aérien international peut donc avoir des effets sur les contrôles douaniers, les assurances, l’accès au financement et les relations avec les autorités de l’aviation civile.

Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous les acteurs malgaches. Pour l’administration, le dossier pose une question de contrôle interne. Pour les entreprises du transport aérien, il peut renforcer les exigences de conformité. Pour les citoyens, il renvoie à la responsabilité de l’État dans la gestion des documents publics et dans la protection de la réputation du pays.

Le 27 octobre comme prochaine étape judiciaire

Le renvoi au 27 octobre 2026 donnera à la défense et à l’accusation un délai supplémentaire pour examiner les pièces. L’audience devra notamment préciser la nature exacte des documents délivrés, les conditions de leur modification éventuelle et le rôle de chacun des prévenus.

La coopération internationale devrait rester déterminante. Les enquêteurs doivent reconstituer une chaîne qui traverse Madagascar, la Chine, le Cambodge et l’Iran. Les autorités malgaches ont indiqué avoir sollicité l’appui de partenaires étrangers et d’organisations spécialisées. Le résultat de ces échanges pourrait aider à distinguer les responsabilités administratives, commerciales et pénales.

Au-delà du sort des cinq Boeing, le procès sera observé comme un test pour la gouvernance des secteurs stratégiques à Madagascar. Il dira si les procédures de contrôle peuvent établir les faits, protéger les agents qui signalent les irrégularités et sanctionner les éventuelles complicités sans transformer l’enquête en règlement politique.

Le compte rendu de l’ouverture du procès des 33 prévenus indique que l’audience du 22 septembre 2026 a été renvoyée au 27 octobre. D’ici là, la question centrale reste entière : qui a permis que des autorisations malgaches, délivrées pour un trajet et une mission précis, soient associées à une opération différente, menée jusqu’en Iran ?