À Ampasindava, dans le nord-ouest de Madagascar, un permis minier franchit une étape importante. Mais une autorisation ne garantit ni la construction d’une mine ni des retombées pour les habitants. Le rapprochement avec Washington se mesure donc moins aux annonces qu’aux investissements réellement engagés, aux emplois créés et à la part de valeur conservée dans le pays.
Des minerais stratégiques, des étapes encore à franchir
Le 12 octobre 2026, Harena Rare Earths a annoncé la formalisation du permis d’exploitation de son projet Ampasindava. Cette avancée administrative ne vaut pas feu vert immédiat aux travaux : l’entreprise indique que les autorisations environnementales et les plans de gestion sociale restent nécessaires avant les premières infrastructures pilotes. Le communiqué de la société sur le permis d’Ampasindava précise aussi que l’appui de la DFC, l’agence américaine de financement du développement, peut atteindre 4,84 millions de dollars pour préparer le projet.
Ce financement doit notamment soutenir des études et une phase pilote. Il ne s’agit pas encore du financement d’une exploitation industrielle à grande échelle. La distinction est importante : une usine pilote teste les procédés et leur faisabilité, tandis que la construction et le démarrage d’une mine exigent d’autres capitaux, des autorisations et des accords avec les communautés concernées. La DFC présente son soutien comme une aide au développement du projet, susceptible de le faire avancer vers une étude de faisabilité. La présentation de la DFC sur Ampasindava expose également l’intérêt américain pour des chaînes d’approvisionnement moins dépendantes de la Chine.
Les terres rares sont un groupe de métaux utilisés notamment dans les aimants de certains équipements électroniques, véhicules électriques et systèmes de défense. Pour les États-Unis, diversifier leur approvisionnement répond à un enjeu industriel et stratégique. Pour Madagascar, l’enjeu est de transformer l’intérêt extérieur en recettes publiques, compétences locales et activités économiques qui ne se limitent pas à l’extraction.
Les prévisions de recettes avancées pour Ampasindava — 220 millions de dollars de redevances et 320 millions d’impôt sur les sociétés — restent des projections de l’entreprise, non des revenus acquis pour l’État malgache. Elles dépendront de la réalisation du projet, de sa production, des prix et du régime fiscal appliqué. Les communautés riveraines, elles, auront aussi intérêt à connaître les effets attendus sur l’eau, les terres, les emplois et les infrastructures avant le passage à l’échelle.
Deux projets, deux modèles de transformation
Ampasindava n’est pas le seul dossier minier associé à des intérêts américains. À Toliara, dans le sud-ouest, le projet porté par Energy Fuels sous le nom de Vara Mada a obtenu la levée de sa suspension gouvernementale en novembre 2024. Cette décision a permis la reprise de démarches administratives et techniques, mais elle ne constitue pas à elle seule une décision finale d’investissement. L’entreprise a acquis le projet en octobre 2024 et cherche encore à établir un cadre de développement avec les autorités.
Les deux projets ne prévoient pas la même place pour la transformation locale. Harena envisage l’extraction et un premier traitement à Madagascar, avant l’expédition du produit intermédiaire pour un traitement ultérieur. Energy Fuels prévoit, pour sa part, d’envoyer le concentré de monazite de Vara Mada vers son installation de l’Utah. Cette différence pèsera sur les emplois industriels, les transferts de compétences et la valeur ajoutée réalisés sur l’île. Elle rend aussi centrale la négociation des obligations fiscales, sociales et environnementales.
Le secteur extractif pèse déjà dans l’économie malgache, mais les bénéfices d’un projet ne se répartissent pas automatiquement entre l’État, les entreprises et les territoires d’accueil. À Antananarivo, les autorités peuvent rechercher des recettes et des devises. Dans les communes concernées, les attentes portent aussi sur l’accès à l’eau, les emplois accessibles aux habitants et la protection des activités locales. La transparence des contrats et le suivi indépendant des engagements seront donc déterminants.
Commerce et santé : une relation plus large que les mines
Les échanges avec les États-Unis concernent aussi les exportations malgaches, notamment les vêtements et les produits agricoles. L’AGOA — une loi américaine qui accorde, sous conditions, un accès sans droits de douane à certains produits de pays africains éligibles — offre un débouché important. Mais cet avantage ne neutralise pas les changements de politique commerciale américaine. Selon le représentant américain au Commerce, les importations de marchandises malgaches ont atteint 695,1 millions de dollars en 2025, soit une baisse de 4,9 % sur un an. Ces chiffres sont également publiés par le Bureau américain du recensement. Les données commerciales et le statut AGOA de Madagascar montrent ainsi qu’un partenariat politique ne garantit pas une hausse des ventes.
La santé constitue un autre volet. Un accord signé en décembre 2025 prévoit plus de 134 millions de dollars d’engagements américains et plus de 41 millions de cofinancement malgache. Il vise notamment le paludisme, la santé maternelle et infantile et la surveillance des épidémies. Ces montants sont des engagements pluriannuels, pas des sommes déjà intégralement versées. Leur réalisation dépendra des budgets, des calendriers et des mécanismes de suivi. Le cofinancement malgache traduit aussi une évolution vers une plus grande contribution nationale, dans un contexte où les programmes de santé doivent composer avec des ressources publiques limitées.
Le contexte politique pèsera sur la crédibilité des engagements
Ces accords s’inscrivent dans une période politique sensible. Après la prise de pouvoir par l’armée en octobre 2025, l’Union africaine a suspendu Madagascar de ses activités jusqu’au rétablissement de l’ordre constitutionnel. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale dont Madagascar est membre, a appelé à une mission d’évaluation et à une réponse coordonnée avec l’Union africaine et la Commission de l’océan Indien. Le communiqué de la SADC sur la crise malgache souligne l’importance d’une démarche régionale. La coopération économique avec Washington ne signifie donc pas, à elle seule, une reconnaissance politique du changement de pouvoir.
Pour Madagascar, la question est désormais de négocier des partenariats qui apportent des financements sans renoncer à ses priorités industrielles, sociales et environnementales. Pour ses partenaires, les minerais et la santé répondent aussi à des intérêts propres : sécuriser des matières premières et mieux contenir les risques épidémiques. Le prochain test sera concret : autorisations restantes, décision d’investissement à Toliara, financement effectif des programmes de santé et conditions d’accès des exportateurs au marché américain. C’est à ces résultats, plutôt qu’aux annonces, que se mesurera la portée durable du rapprochement.