À Toujounine, commune périphérique de Nouakchott, deux affaires impliquant des fillettes ont ravivé une question que la Mauritanie repousse depuis des années : comment protéger réellement les femmes et les enfants contre les violences sexuelles ? Pour les familles et les associations réunies dimanche 27 septembre, la réponse passe par un texte attendu au Parlement : le projet de loi Karama, qui signifie « dignité ».

À Nouakchott, des familles demandent une réponse judiciaire

Le premier dossier concerne une fillette de sept ans agressée le 5 septembre à Toujounine alors qu’elle se rendait à son école coranique. La police mauritanienne a annoncé, le 8 septembre, l’arrestation d’un suspect. Selon les informations communiquées par les enquêteurs, l’enfant aurait reconnu le suspect parmi plusieurs photographies après l’amélioration de son état de santé. L’homme aurait ensuite conduit les policiers sur le lieu présumé des faits.

Quelques jours plus tard, une autre fillette de quatre ans aurait été victime d’une agression dans le même secteur de Nouakchott. Les proches de l’enfant ont pris la parole lors de la conférence de presse organisée par des acteurs de la société civile. Ils demandent que les enquêtes aboutissent et que les victimes bénéficient d’un accompagnement médical, psychologique et juridique.

Ces prises de parole interviennent dans un climat de forte émotion, mais aussi de prudence. Dans les affaires de violences sexuelles, les premiers récits diffusés sur les réseaux sociaux sont parfois incomplets ou contradictoires. Les faits doivent donc être établis par les enquêteurs et la justice. Pour les associations mauritaniennes, cette exigence ne doit toutefois pas retarder la protection des enfants ni l’accès des familles à l’information.

La famille de Hawa Traoré, une jeune Mauritanienne de 18 ans morte à Nouakchott en mai 2025, était également représentée. Des organisations de défense des droits humains ont alors demandé que les responsabilités soient clairement établies. La police avait, de son côté, contesté certaines affirmations circulant en ligne sur les circonstances de la mort. Cette divergence rappelle l’importance d’une enquête indépendante, d’une autopsie documentée et d’une communication judiciaire précise.

Un texte discuté depuis une décennie

Le projet Karama vise à encadrer plus largement les violences faites aux femmes et aux filles. Il entend couvrir les violences physiques, sexuelles, psychologiques et économiques. Il prévoit également une définition plus précise du viol et des sanctions pouvant aller, selon les versions présentées, de cinq à vingt ans de prison pour les faits les plus graves.

Le texte a été adopté en Conseil des ministres il y a plusieurs années. Il a ensuite été transmis à l’Assemblée nationale à plusieurs reprises, sans parvenir au terme de la procédure parlementaire. Des associations affirment qu’il a été rejeté ou bloqué lors de précédentes tentatives. La chronologie exacte des débats reste cependant à distinguer selon les versions du projet et les étapes institutionnelles concernées.

En septembre 2026, la présidente de l’ONG mauritanienne AMANE, Sectou Mohamed Vall, a estimé que le cadre juridique actuel restait insuffisant pour garantir une protection effective contre les violences sexuelles. Son organisation demande notamment une meilleure prise en charge des survivantes et un suivi plus rigoureux des procédures judiciaires.

Le débat ne porte donc pas seulement sur la durée des peines. Il concerne aussi le dépôt des plaintes, la conservation des preuves, l’accès à la médecine légale, la protection des témoins et la formation des policiers, des magistrats et du personnel de santé. Sans ces mécanismes, une loi plus sévère risque de rester difficile à appliquer.

Entre volonté publique et attentes des associations

Les autorités mauritaniennes présentent désormais la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles comme une priorité nationale. En avril 2026, la ministre de l’Action sociale, de l’Enfance et de la Famille a déclaré, lors d’un forum régional à Banjul, que le gouvernement voulait renforcer la coordination entre la santé, la justice et l’éducation.

Le gouvernement affirme aussi avoir développé des plateformes régionales et des services de prise en charge destinés à apporter un soutien médical, psychologique et juridique. En mai 2026, l’Observatoire national des droits de la femme et de la fille a tenu à Nouakchott une réunion consacrée au suivi des politiques publiques et à la protection des droits des femmes et des filles.

Pour la société civile, ces dispositifs doivent maintenant produire des résultats visibles dans les quartiers populaires comme dans les zones éloignées de la capitale. À Nouakchott, les familles peuvent plus facilement accéder aux services de santé et aux autorités judiciaires. Dans les régions, les distances, le manque de spécialistes et la pression sociale peuvent compliquer le signalement des faits.

Les conséquences ne sont pas les mêmes pour toutes les victimes. Une famille disposant de ressources peut chercher un avocat, financer des déplacements et suivre une procédure. Une autre peut dépendre d’un voisinage, d’une association ou d’un service public éloigné. Les enfants, eux, ont besoin d’une protection immédiate, quel que soit le lieu où ils vivent.

Un enjeu national qui dépasse les frontières

La Mauritanie se situe à la jonction du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest. Elle n’est pas membre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, mais elle entretient des liens étroits avec plusieurs pays de la région. Les violences faites aux femmes y sont donc aussi abordées dans des cadres régionaux, notamment lors des rencontres consacrées à la protection des femmes et des filles en Afrique de l’Ouest et du Centre.

Le sujet s’inscrit également dans les engagements de l’Union africaine et des Nations unies sur la lutte contre les violences basées sur le genre. Un document présenté dans le cadre de l’Examen périodique universel de la Mauritanie recommande d’intégrer les violences en ligne dans le projet Karama et de renforcer les mesures de protection, de prise en charge et de réparation.

La prochaine étape sera donc parlementaire, mais pas seulement. Les associations attendent un calendrier public, un texte accessible et une procédure permettant aux victimes d’être entendues sans subir de nouvelles pressions. Le gouvernement devra aussi préciser comment la future loi s’articulera avec le Code pénal, les services sociaux et les structures de santé.

À Nouakchott, la mobilisation actuelle transforme des affaires individuelles en débat national. Elle oblige les institutions mauritaniennes à répondre à une question concrète : au-delà de l’indignation, quels moyens seront garantis pour prévenir les violences, juger les auteurs présumés et reconstruire la vie des victimes ?