Un minerai discret, mais déjà stratégique pour plusieurs capitales africaines
Dans plusieurs pays du continent, le lithium n’est plus une promesse lointaine. Il devient un dossier industriel, fiscal et diplomatique. Pour les États, l’enjeu n’est pas seulement d’exporter un minerai de plus. Il s’agit surtout de décider qui capte la valeur, où se crée l’emploi, et à quel rythme les projets quittent le stade des cartes géologiques pour entrer dans celui des usines.
Cette bascule s’inscrit dans un contexte régional très clair. Le marché mondial des minerais critiques reste concentré, tandis que la demande liée aux batteries et au stockage d’électricité continue de monter. L’Agence internationale de l’énergie rappelle que la demande de lithium progresse plus vite que celle des autres minerais critiques, et que la production mondiale dépend encore d’un petit nombre de pays. En Afrique, cette tension ouvre une fenêtre d’opportunité. Mais elle impose aussi une discipline rare : financer, construire, transporter, transformer, puis stabiliser des chaînes de valeur qui restent fragiles.
Du Zimbabwe et du Mali à une nouvelle génération de projets
Sur le terrain, deux pays ont déjà franchi le seuil de la production industrielle. Le Zimbabwe compte plusieurs mines de lithium actives, parmi lesquelles Bikita, Arcadia et Sabi Star, souvent adossées à des capitaux chinois. Le Mali a suivi avec Goulamina et Bougouni. Le Service géologique des États-Unis recensait encore, dans son panorama 2025, ces deux pays comme producteurs africains de lithium, tandis que son édition 2026 signale que deux opérations au Mali et cinq au Zimbabwe comptaient parmi les principaux foyers de production mondiale.
Ce mouvement ne se limite plus à l’Afrique australe et au Sahel. En République démocratique du Congo, le projet Manono cristallise les attentes. Le groupe Zijin Mining y décrit une capacité visée de 5 millions de tonnes de minerai par an, pour environ 1 million de tonnes de concentré de spodumène, avec des travaux de construction déjà engagés. Au Ghana, Ewoyaa reste dans une phase plus politique que minière : le projet a obtenu les autorisations nécessaires, mais attend encore la ratification parlementaire du bail minier, dernière étape avant le financement de la mine. Le gouvernement ghanéen a déjà indiqué que les termes fiscaux devaient être réexaminés à la lumière du reflux des prix du lithium.
Le Nigeria avance aussi. Le ministre des Mines a annoncé en mai 2025 la mise en service de deux usines de traitement, dont une unité de 600 millions de dollars près de la frontière entre Kaduna et Niger, et une raffinerie de 200 millions de dollars près d’Abuja. Là encore, le signal est important : le débat ne porte plus seulement sur l’extraction, mais sur la transformation locale et la montée en gamme industrielle.
La Côte d’Ivoire, la Namibie et l’Angola dans la course aux découvertes
À côté des pays déjà producteurs, plusieurs juridictions cherchent à transformer des indices géologiques en projets bancables. En Côte d’Ivoire, Lithium Africa a annoncé début 2026 la préparation d’un premier programme de forage à Adzopé, après l’identification d’une seconde zone minéralisée sur le projet. Dans le même espace géologique, Atlantic Lithium dit avoir identifié des pegmatites à spodumène sur ses permis d’Agboville et de Rubino, avec des anomalies de lithium dans le sol et des teneurs allant jusqu’à 1,25 % d’oxyde de lithium sur certains échantillons. Le pays n’est donc pas encore producteur, mais il entre clairement dans le radar des acteurs internationaux.
La Namibie suit une trajectoire proche, mais encore en amont. Le projet Karibib y affiche des ressources publiées de 11,87 millions de tonnes à 0,45 % Li2O, selon les documents de Lepidico. Cependant, la transaction annoncée en 2026 autour de ce projet montre aussi la prudence du secteur : le potentiel est là, mais la production commerciale n’est pas encore acquise. En Angola, le projet Namibe a attiré de nouveaux intérêts, dont celui de Sinomine, signe que le littoral sud du continent entre lui aussi dans la carte des attentes minières liées à la transition énergétique.
Ce que l’Afrique peut gagner, et ce qui peut encore se perdre
L’enjeu principal reste la capture de valeur. Un gisement ne suffit pas à créer une filière. Il faut des routes, de l’énergie, des rails parfois, des ports, des compétences techniques, des cadres fiscaux stables et des partenaires industriels capables de transformer un concentré en produit commercial. Sans cela, les pays exportent de la roche et importent ensuite la matière raffinée, les cellules et, plus tard, les équipements. C’est précisément ce risque de dépendance qu’exposent les projets restés bloqués à mi-chemin entre exploration et production.
Le second enjeu est celui du temps. Le cycle du lithium a déjà montré sa brutalité. Les prix ont bondi en 2022, puis reculé fortement, avant quelques rebonds. Dans un tel marché, les décisions d’investissement peuvent être accélérées ou gelées du jour au lendemain. C’est pourquoi les gouvernements africains, du Ghana au Nigeria, négocient désormais avec plus de fermeté. Ils cherchent moins à annoncer des projets qu’à sécuriser des retombées durables pour les territoires, les budgets publics et les économies locales.
À l’échelle continentale, le lithium africain raconte donc une histoire plus vaste que celle d’un métal à la mode. Il révèle la compétition entre extraction brute et industrialisation, entre rente rapide et ancrage local, entre dépendance aux capitaux extérieurs et maîtrise progressive des chaînes de valeur. Le Zimbabwe et le Mali ont ouvert la voie. La RDC, le Ghana, le Nigeria, la Côte d’Ivoire, la Namibie et l’Angola montrent désormais que la filière ne se joue plus sur un seul axe. Elle se joue dans plusieurs régions, avec des rythmes différents, des rapports de force distincts, et une même question de fond : qui construira, demain, la place de l’Afrique dans l’économie mondiale des batteries ?