Un secteur riche, mais encore entravé

À Tripoli, le débat sur le pétrole ne porte pas seulement sur les volumes extraits. Il porte surtout sur la façon de remettre de l’ordre dans un secteur qui reste le principal poumon financier du pays, tout en restant vulnérable aux blocages politiques, aux tensions sécuritaires et aux faibles capacités d’investissement. Pour la Libye, deuxième économie pétrolière d’Afrique du Nord derrière l’Algérie, la question n’est plus de savoir si le sous-sol est riche. Elle est de savoir qui peut transformer cette richesse en projets durables.

Le pays possède bien les plus grandes réserves prouvées de pétrole du continent, estimées à 48 milliards de barils, soit environ 41 % des réserves prouvées africaines selon l’Energy Information Administration américaine. Mais cette abondance reste incomplètement monétisée. Depuis 2011, la production libyenne a connu des interruptions répétées à cause de la guerre civile, de la fragmentation institutionnelle et des prises de contrôle temporaires de terminaux stratégiques dans le Croissant pétrolier.

Dans ce contexte, le message envoyé par la Compagnie nationale libyenne du pétrole, la NOC, est clair : sans capitaux nouveaux, les ressources déjà découvertes resteront sous terre. Cette lecture n’est pas seulement industrielle. Elle est politique, car chaque contrat engage aussi la capacité de l’État à garantir la continuité des opérations et la validité des accords signés.

Ce que Tripoli cherche à financer

La NOC veut mobiliser entre 30 et 40 milliards de dollars pour développer plus de 60 gisements pétroliers et gaziers déjà identifiés. L’objectif affiché est ambitieux : porter la production à 2 millions de barils par jour d’ici 2030, contre un niveau d’environ 1,374 million de barils par jour en moyenne en 2025, selon les chiffres diffusés par la compagnie et relayés par l’agence officielle libyenne.

Cette cible intervient alors que le secteur a déjà commencé à rouvrir des portes restées fermées pendant des années. En février 2026, la Libye a attribué cinq blocs d’exploration à des groupes étrangers, dans sa première campagne d’octroi de licences depuis près de deux décennies. Eni, Chevron, Repsol, QatarEnergy et d’autres acteurs ont alors été retenus sur différents blocs onshore et offshore. Eni a ensuite confirmé, dans un communiqué, avoir obtenu le permis offshore O1 dans le cadre de ce tour d’attribution.

Dans le même temps, la NOC a signé en juillet 2026 un accord pour la Zone 47 du bassin de Ghadamès avec UCC Holding, basé au Qatar, via un mécanisme de partage de production. La société publique dit aussi vouloir faire intervenir des auditeurs externes afin de rassurer les investisseurs sur la transparence des montages financiers. Ce point compte, car la confiance dans les règles du jeu pèse désormais autant que la géologie.

Le nerf de la guerre reste la liquidité

Le principal verrou n’est pas seulement technique. Il est budgétaire. La NOC doit financer sa part de développement dans les accords de partage de production, tout en supportant des charges internes lourdes. Elle importe une grande partie des produits raffinés au prix international, alors que les subventions aux carburants et la contrebande continuent d’absorber des ressources considérables. Un rapport des Nations unies rappelle d’ailleurs que les revenus pétroliers demeurent la base du budget libyen, avec 18,78 milliards de dollars d’entrées pétrolières en 2025, hors taxes et redevances.

Le contraste est saisissant : le pays engrange des revenus, mais peine à convertir ces recettes en investissements de long terme. L’État n’a alloué qu’environ 2 milliards de dollars à la NOC dans le budget 2026 pour ses coûts de fonctionnement, un niveau qui oblige la compagnie à arbitrer en permanence entre exploitation courante, maintenance et nouveaux développements. En pratique, cela freine les projets, retarde les forages et renchérit la facture pour les partenaires étrangers.

C’est dans ce cadre que la NOC réfléchit à un retour à des accords de type concession, plus proches de ceux qui prévalaient avant les années 1970. L’idée est simple : transférer une part plus importante du coût initial aux investisseurs, afin d’alléger la contrainte de trésorerie publique. Ce choix traduit moins un virage idéologique qu’une adaptation à la rareté de liquidités. Il dit aussi beaucoup de la fragilité de l’État central, qui doit encore composer avec plusieurs centres de pouvoir et des circuits de décision concurrents.

Ce que cela change pour la Libye, et au-delà

Pour les autorités de Tripoli, le bénéfice espéré est double. D’abord, sécuriser des recettes supplémentaires dans un pays où les hydrocarbures restent la colonne vertébrale de la dépense publique. Ensuite, envoyer un signal de stabilité à des groupes internationaux qui regardent aussi la Libye comme une porte d’entrée sur le bassin méditerranéen et sur l’Afrique du Nord. Eni rappelle d’ailleurs que le bloc offshore O1 se situe dans l’extension marine du bassin de Syrte, l’une des zones les plus prometteuses du pays.

Pour les populations, l’enjeu est plus concret. Une production plus régulière peut soutenir le budget, les salaires publics et certaines importations essentielles. Mais elle ne suffira pas à elle seule à corriger les déséquilibres structurels. Sans gouvernance commune, sans règles stables et sans protection crédible des infrastructures, les retombées resteront dépendantes des rapports de force entre les autorités rivales et les groupes armés présents autour des sites stratégiques, notamment dans le Croissant pétrolier et autour de Zawiya.

La portée dépasse enfin le seul cas libyen. Dans une Afrique du Nord où les équilibres énergétiques sont déjà imbriqués avec ceux de l’Europe, un redémarrage durable de la production libyenne aurait des effets sur les flux d’exportation, les décisions d’investissement et la compétition entre grands opérateurs. Il rappelle surtout une réalité africaine plus large : la richesse du sous-sol ne suffit pas. Ce sont les institutions, la sécurité des actifs et la prévisibilité des contrats qui transforment une ressource en développement. Pour la Libye, la prochaine étape décisive sera de prouver que les nouveaux accords signés à Tripoli survivront au test du temps.