Un courant qui franchit les frontières, sans encore atteindre toutes les maisons
À Addis-Abeba, l’électricité n’est plus seulement une question de lumière au bout du fil. Elle est devenue un instrument de souveraineté économique, un levier d’intégration régionale et une source de recettes pour l’État éthiopien. Mais ce changement rapide raconte aussi une autre réalité, plus discrète : dans une grande partie du pays, l’accès reste trop irrégulier, trop partiel ou trop coûteux pour transformer la production en service utile au quotidien.
C’est dans ce décalage que se lit la trajectoire récente de l’Éthiopie, pays de la Corne de l’Afrique membre de l’IGAD, qui cherche à conjuguer grands ouvrages, distribution de proximité et commerce transfrontalier. Le Grand barrage de la Renaissance, le GERD, installé en région Benishangul-Gumuz, a donné une nouvelle échelle au système électrique national. En parallèle, le gouvernement a inscrit l’accès universel à l’énergie dans son National Energy Compact, adossé à Mission 300, l’initiative conjointe de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement pour connecter 300 millions de personnes en Afrique subsaharienne d’ici 2030.
Exporter davantage, oui, mais à condition de renforcer le réseau intérieur
Le 16 septembre 2026, Ethiopian Electric Power a annoncé que le pays préparait le doublement de ses livraisons vers le Kenya, de 200 à 400 MW à partir de décembre 2026. L’entreprise ajoute aussi qu’une fourniture pilote de 100 MW vers la Tanzanie se poursuit, via le corridor kényan, dans l’attente des travaux de renforcement des interconnexions régionales. Cette montée en puissance s’inscrit dans un cadre plus large : l’Éthiopie exporte déjà vers le Kenya, Djibouti, le Soudan et, plus récemment, la Tanzanie, selon l’agence officielle ENA.
Les chiffres montrent un système électrique qui produit beaucoup plus qu’avant. Ethiopian Electric Power indique avoir généré 29,5 TWh en 2024/25, soit une hausse de 43,1 % sur un an. Le pays affiche aussi une capacité installée d’environ 9 761 MW, avec le GERD à lui seul autour de 5 150 MW. Selon ENA, le barrage a même représenté 52 % des revenus d’exportation d’électricité du pays et contribué à faire passer ces recettes au-delà du demi-milliard de dollars.
Mais la photographie intérieure reste contrastée. Le compact national publié par la Banque mondiale indique qu’en janvier 2025, 65 % des ménages disposaient d’au moins une source d’électricité, tandis que seuls 44 % bénéficiaient d’un service de niveau Tier 1 ou supérieur, c’est-à-dire d’un accès minimal réellement utile selon la grille de la Banque mondiale. Autrement dit, des millions d’Éthiopiens et d’Éthiopiennes restent au seuil de l’électrification, même si la production nationale progresse vite.
Le problème n’est pas seulement celui des kilowattheures disponibles. Il tient aussi aux lignes, aux sous-stations, aux pertes techniques et aux capacités de distribution. Le document de la Banque mondiale prévoit d’ailleurs d’étendre le réseau de transport de 20 390 km à 30 000 km d’ici 2030, et le réseau de distribution de 179 000 km à 456 000 km. Il vise aussi à réduire les pertes de distribution de 22 % à 13 % et les pertes commerciales de 10 % à 4,5 %. Le message est clair : produire plus ne suffit pas si l’électricité n’arrive pas au bon endroit, au bon moment, avec une qualité acceptable.
Ce que ces exportations changent, et pour qui
Pour l’État éthiopien, les exportations offrent une double respiration. Elles rapportent des devises et elles valorisent des capacités de production déjà construites. Elles renforcent aussi la position d’Addis-Abeba comme acteur énergétique de l’Afrique de l’Est, au sein de l’Eastern Africa Power Pool, le marché régional de l’électricité. Cette dimension compte, car elle place l’Éthiopie dans une logique d’interdépendance plus large avec le Kenya et la Tanzanie, deux marchés où la demande augmente et où l’intégration des réseaux avance par étapes.
Pour les ménages, en revanche, la question reste plus concrète. Une capacité de production élevée ne garantit ni la stabilité des coupures, ni le raccordement des zones rurales, ni la qualité de la tension dans les quartiers urbains périphériques. Le compact national fixe d’ailleurs un objectif de 75 % d’accès de base d’ici 2030, avec une combinaison de 70 % de solutions réseau et 30 % hors réseau. Il promet aussi plus de 9,23 millions de ménages supplémentaires connectés, ce qui montre que le cœur du défi se situe encore dans la distribution, la dernière ligne droite entre l’investissement lourd et le foyer.
La géographie du pays accentue cet enjeu. L’Éthiopie est vaste, accidentée, et l’écart reste fort entre Addis-Abeba, les grands axes industriels, et de nombreuses zones rurales où les solutions solaires autonomes dominent encore. Le compact souligne d’ailleurs qu’en milieu rural, une large part des ménages électrifiés dépend toujours de lanternes solaires ou de systèmes individuels, ce qui dit bien la fragilité de l’accès. Dans les villes, l’enjeu est moins l’absence totale d’électricité que sa fiabilité et son coût. Dans les campagnes, il s’agit souvent d’une première connexion ou d’une solution minimale.
Sur le plan régional, le message est tout aussi important. La Corne de l’Afrique cherche des mécanismes concrets de coopération dans un environnement marqué par des tensions hydriques, des besoins industriels rapides et des finances publiques sous pression. L’électricité est ici plus qu’un service : c’est une infrastructure diplomatique. Si Addis-Abeba parvient à stabiliser ses excédents, à sécuriser ses lignes et à tenir ses délais, elle pourra peser davantage dans les échanges énergétiques de l’IGAD et de l’EAPP. Si, au contraire, la distribution intérieure reste en retard, l’exportation risque d’apparaître comme un succès macroéconomique qui n’allège pas assez vite la vie quotidienne.
La suite se jouera donc sur un calendrier précis : montée annoncée des livraisons vers le Kenya en décembre 2026, progression des travaux de réseau d’ici 2030 et, en toile de fond, la capacité du gouvernement éthiopien à faire du GERD non seulement une vitrine régionale, mais aussi un outil de raccordement plus juste à l’échelle nationale. C’est là que se mesurera, au-delà des chiffres de production, la portée réelle de la transition électrique éthiopienne.