Une énergie qui arrive vite, parfois plus vite que l’État

Dans plusieurs pays africains, le solaire n’avance plus seulement par les grands barrages, les appels d’offres ou les centrales raccordées aux réseaux nationaux. Il entre aussi par les toits, les boutiques, les fermes, les écoles et les foyers. Cette montée en puissance change la carte de l’électricité. Elle répond à une demande pressante, dans un continent où, selon l’Agence internationale de l’énergie, près de 600 millions de personnes vivaient encore sans accès à l’électricité en 2023 et 2024.

Le phénomène ne relève pas d’une simple mode. Il s’inscrit dans une transformation plus large, déjà mesurée par Ember en 2025, quand l’organisme constatait une forte hausse des importations de panneaux solaires chinois vers l’Afrique, à l’échelle du continent et au-delà de l’Afrique du Sud. Cette dynamique a conduit plusieurs pays à battre leurs propres records d’importation, tandis que la baisse du prix des modules et des batteries accélère l’adoption de systèmes solaires autonomes.

Le décor régional : un déficit d’accès que les capitales cherchent à combler

Le sujet dépasse les seules statistiques commerciales. Il touche la planification énergétique, la sécurité d’approvisionnement et la capacité des États à tenir leurs engagements. C’est précisément l’esprit de Mission 300, une initiative conduite par la Banque africaine de développement et le Groupe de la Banque mondiale, qui vise à raccorder 300 millions d’Africains à l’électricité d’ici à 2030. La Déclaration de Dar es Salaam, endossée par des pays africains, a placé ce cap au cœur de l’agenda continental.

Pour l’Union africaine et les banques de développement, la question n’est donc pas seulement de produire plus. Il faut aussi rendre le service plus fiable, plus abordable et plus rapide à déployer. Les solutions décentralisées, comme les kits solaires domestiques, les mini-réseaux ou les installations commerciales, sont devenues centrales dans cette stratégie, surtout là où l’extension du réseau prend des années.

Ce que montrent les chiffres

Dans la matière brute à l’origine de cet article, Ember estime que 17 gigawatts de capacité solaire supplémentaire seront installés en Afrique en 2026. Ce volume équivaut à des dizaines de milliers de panneaux posés chaque jour. Le rythme annoncé confirme une tendance déjà visible en 2025, lorsque le continent a importé un volume record de panneaux solaires chinois, en hausse de 60 % sur un an, pour atteindre 15 032 mégawatts entre juillet 2024 et juin 2025.

Cette croissance n’est pas uniforme. Elle est portée par plusieurs marchés nationaux, avec des hausses particulièrement fortes en dehors de l’Afrique du Sud, longtemps premier moteur du continent. En 2025, Ember notait déjà que 20 pays africains avaient établi un nouveau record d’importations et que 25 pays avaient dépassé le seuil de 100 mégawatts importés sur douze mois. L’année 2026 prolonge cette bascule vers un solaire plus diffus, plus rapide à installer, et moins dépendant d’une seule infrastructure centralisée.

Le contraste est net entre les pays. La RDC, le Zimbabwe et l’Égypte figurent parmi les marchés que la matière brute décrit comme les plus dynamiques. Dans le cas congolais, l’enjeu est double : répondre à une demande très forte dans un pays vaste, où les distances compliquent l’extension des réseaux, et sécuriser des solutions décentralisées là où les grands chantiers restent lents. Au Zimbabwe, la hausse du solaire s’inscrit aussi dans un contexte de tension sur l’alimentation électrique. En Égypte, elle accompagne une base industrielle et urbaine plus dense, qui pousse à diversifier les sources.

Un essor utile, mais difficile à piloter

Le cœur du sujet tient en une contradiction. Plus le solaire progresse vite, plus il devient difficile à mesurer avec des outils pensés pour les grands réseaux. Ember estime que les trois quarts de la nouvelle capacité seraient distribués, c’est-à-dire installés sur des toits, dans des systèmes autonomes ou des solutions locales qui n’empruntent pas les lignes nationales. Pour les États, cela complique la lecture de la demande réelle, le suivi des importations, la fiscalité, les normes de qualité et la préparation des réseaux futurs.

Cette évolution n’est pas un désordre. Elle traduit aussi une capacité d’adaptation des ménages, des PME et des exploitants agricoles face aux coupures, aux tarifs élevés ou à l’absence pure et simple de raccordement. Dans de nombreux pays, le solaire distribué soutient déjà l’économie informelle, les petits commerces, les ateliers, l’éclairage domestique et certains services essentiels. Il réduit la dépendance au diesel, souvent plus cher et plus polluant.

Mais cette flexibilité a un revers. Sans politiques publiques claires, une partie du marché peut échapper au contrôle des régulateurs. Les autorités risquent alors de sous-estimer les besoins de capacité, d’acheminer des investissements là où la demande a déjà basculé, ou de négliger la maintenance et les standards techniques. À long terme, l’enjeu n’est pas seulement d’importer davantage de panneaux. Il faut aussi organiser l’écosystème local : formation, installation, financement, recyclage et éventuellement fabrication.

Ce que cela change à l’échelle du continent

La montée du solaire en Afrique a une portée continentale. D’un côté, elle soutient les objectifs d’accès universel à l’électricité. De l’autre, elle interroge la souveraineté industrielle, car une grande partie des équipements continue de venir de Chine, premier fabricant mondial de panneaux. Cette dépendance n’empêche pas l’essor, mais elle rappelle qu’une transition énergétique peut accélérer sans pour autant se localiser.

Elle pose aussi une question de calendrier. Les États africains ne sont pas tous au même point, ni dans la même région, ni face aux mêmes contraintes. L’Afrique australe, l’Afrique de l’Est, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Nord n’avancent pas au même rythme. C’est pourquoi les cadres régionaux, qu’il s’agisse des pools électriques, des communautés économiques régionales ou des compacts nationaux de Mission 300, deviennent déterminants pour harmoniser les règles, attirer l’investissement et éviter une transition à deux vitesses.

La suite se jouera donc dans les chiffres d’importation, mais aussi dans la capacité des gouvernements à transformer une ruée vers le solaire en politique énergétique lisible. Le vrai test n’est pas seulement de voir davantage de panneaux arriver. C’est de savoir qui les installe, où ils alimentent les foyers, et comment cette énergie nouvelle s’insère dans les réseaux, les finances publiques et les plans d’électrification du continent.