À Addis-Abeba, la reconduction d’Abiy Ahmed ouvre un nouveau cycle politique alors que le nord de l’Éthiopie replonge dans la violence. Le Premier ministre dispose d’une majorité parlementaire solide. Mais son second mandat commence sous la pression des combats au Tigré, des tensions avec l’Érythrée et des divisions persistantes dans plusieurs régions éthiopiennes.
Un mandat confirmé par une large majorité parlementaire
Le 5 octobre 2026, la Chambre des représentants du peuple a reconduit Abiy Ahmed au poste de Premier ministre pour cinq ans. Cette nomination intervient après les élections générales du 1er juin, remportées largement par le Parti de la prospérité, la formation politique au pouvoir.
Selon les résultats annoncés par le Conseil national des élections d’Éthiopie, le parti gouvernemental a obtenu 438 sièges sur les 501 pourvus à la Chambre. Cette majorité lui permet de former le gouvernement fédéral et de proposer son chef pour diriger l’exécutif. Le chiffre a été rapporté par plusieurs médias et correspond aux résultats publiés après le scrutin.
Le système éthiopien est parlementaire. Les électeurs choisissent les députés, puis la majorité parlementaire désigne le Premier ministre. La reconduction d’Abiy Ahmed ne résulte donc pas d’une élection présidentielle directe. Elle découle du rapport de forces établi à l’issue des législatives.
La séance d’installation de la nouvelle législature s’est tenue à Addis-Abeba. Abiy Ahmed a prêté serment après sa désignation par les députés. Le gouvernement présente cette étape comme le début d’un nouveau cycle institutionnel de cinq ans, baptisé « gouvernement Medemer », du nom d’un principe politique que le pouvoir traduit par l’idée de synergie et de rassemblement.
Cette victoire parlementaire ne signifie toutefois pas que le scrutin s’est déroulé dans un environnement homogène. Le Conseil national des élections a signalé que 143 bureaux de vote n’avaient pas pu ouvrir, notamment dans les régions de l’Amhara et de l’Oromia, en raison de l’insécurité. Le Tigré, lui, se trouvait au centre d’une crise politique et militaire qui a limité la portée nationale du vote.
Le Tigré, point de rupture du nouveau mandat
La cérémonie parlementaire intervient alors que les affrontements ont repris dans le nord du pays. Depuis le 23 septembre 2026, les forces liées au Front de libération du peuple du Tigré, ou TPLF, affrontent les forces fédérales et leurs alliés dans plusieurs zones du Tigré.
Le TPLF a repris le contrôle de plusieurs infrastructures, dont les aéroports de Mekelle, d’Axoum et de Shire, selon l’Union africaine et les Nations unies. Mekelle, capitale régionale du Tigré, est ensuite repassée sous contrôle de forces alliées au gouvernement fédéral le 4 octobre, après l’annonce du retrait des combattants tigréens de la ville.
Ces mouvements militaires ne marquent pas nécessairement la fin des combats. Ils rappellent surtout la fragilité de l’accord signé à Pretoria en novembre 2022. Ce texte avait mis fin à deux années de guerre entre le gouvernement fédéral et le TPLF. Il prévoyait notamment la cessation des hostilités, le désarmement des combattants et le rétablissement progressif de l’administration fédérale dans la région.
Plusieurs dispositions restent cependant incomplètement appliquées. Le retour des populations déplacées, la réintégration des combattants, le statut des territoires disputés et la question des forces étrangères présentes au Tigré demeurent des sujets sensibles. La reprise des affrontements montre que le cessez-le-feu n’a pas réglé les causes politiques du conflit.
Le bilan humain de cette nouvelle séquence reste difficile à établir. Des organisations humanitaires ont fait état de centaines de personnes blessées dans plusieurs établissements de santé du Tigré depuis la reprise des combats. Ces données doivent encore être consolidées, car les coupures de communication et les restrictions d’accès compliquent la vérification indépendante.
La relation avec l’Érythrée à nouveau sous tension
La crise tigréenne dépasse désormais le cadre des relations entre Addis-Abeba et le TPLF. L’Éthiopie accuse l’Érythrée de soutenir des forces opposées au gouvernement fédéral. Asmara rejette ces accusations et considère de son côté que les ambitions régionales d’Addis-Abeba menacent sa sécurité.
Les deux pays avaient normalisé leurs relations en 2018, après deux décennies d’hostilité liées à la guerre frontalière de 1998-2000. Cette détente avait permis à Abiy Ahmed d’obtenir le prix Nobel de la paix en 2019. Elle s’était toutefois dégradée pendant la guerre du Tigré, lorsque l’armée érythréenne avait combattu aux côtés des forces fédérales éthiopiennes contre le TPLF.
En octobre 2026, l’Éthiopie et l’Érythrée ont annoncé la rupture de leurs relations diplomatiques. Addis-Abeba a également expulsé des diplomates érythréens. Cette escalade transforme une crise intérieure en dossier régional. Elle ravive surtout la crainte d’un affrontement direct autour de la frontière et de l’accès éthiopien à la mer Rouge.
Pour la population, les conséquences sont immédiates. Les combats perturbent les déplacements, les vols commerciaux, les banques et l’approvisionnement dans plusieurs zones du Tigré. Dans les régions rurales, les habitants restent les plus exposés aux ruptures d’accès et aux déplacements forcés. À Addis-Abeba, la priorité est différente : le gouvernement doit préserver la stabilité politique, l’activité économique et la confiance des investisseurs.
Un test pour l’IGAD et l’Union africaine
L’Éthiopie occupe une place centrale dans la Corne de l’Afrique. Elle accueille le siège de l’Union africaine et joue un rôle majeur dans l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, l’organisation régionale qui réunit notamment les pays de la Corne et du bassin du Nil.
La reprise des combats intervient alors que la région traverse déjà plusieurs crises. Le Soudan est plongé dans une guerre prolongée. La Somalie poursuit sa lutte contre les groupes armés. Les tensions entre l’Éthiopie et l’Égypte restent fortes autour du barrage de la Renaissance, construit sur le Nil Bleu. Une nouvelle guerre au Tigré pourrait donc multiplier les lignes de confrontation.
L’Union africaine a appelé les parties à la retenue et à une désescalade immédiate. Elle a également annoncé vouloir mobiliser son envoyé spécial pour la Corne de l’Afrique. La priorité régionale consiste désormais à empêcher que le conflit ne se transforme en guerre ouverte entre États voisins.
Le second mandat d’Abiy Ahmed sera donc jugé sur deux fronts. À l’intérieur, il devra répondre aux revendications régionales, aux violences en Amhara et en Oromia, ainsi qu’aux attentes économiques d’une population nombreuse et jeune. À l’extérieur, il devra rétablir un canal avec l’Érythrée et préserver l’accord de Pretoria.
La prochaine étape sera diplomatique autant que militaire. Le sort des territoires disputés, le retrait des forces étrangères, la réouverture des liaisons vers le Tigré et la reprise d’un dialogue direct avec le TPLF permettront de mesurer la solidité du nouveau mandat. Pour l’Éthiopie comme pour la Corne de l’Afrique, la question centrale n’est plus seulement de savoir qui contrôle Mekelle, mais si un règlement politique peut encore empêcher une nouvelle guerre longue.