Quand un câble devient un test de crédibilité

Pour Rabat, l’enjeu n’est pas seulement technique. Il touche à la place du Maroc dans la carte énergétique euro-méditerranéenne, alors que le royaume cherche depuis plusieurs années à transformer son potentiel solaire et éolien en levier industriel. À Rabat, cette ambition se heurte désormais à une question simple : comment passer du statut de fournisseur potentiel à celui de partenaire réellement sécurisé par les grandes capitales européennes ?

Le sujet dépasse aussi le seul Maroc. En Afrique du Nord, la concurrence énergétique n’est plus abstraite. Elle se joue entre projets d’interconnexion électrique, corridors d’hydrogène et accords industriels capables d’attirer des financements, des emplois et des contrats de long terme. Dans cette bataille, les engagements politiques comptent presque autant que les infrastructures elles-mêmes. Les Européens veulent diversifier leurs approvisionnements, surtout depuis la crise gazière ouverte en 2022. Les pays du Maghreb, eux, veulent éviter de rester de simples zones de production. Le Maroc le dit clairement à travers ses exigences : pas question d’être réduit à une prise électrique au service d’une industrie lointaine.

Le revers britannique de 2025 a laissé une trace. Le projet Xlinks, qui devait relier le Maroc au Royaume-Uni par un câble sous-marin géant, a été stoppé après le refus de Londres de poursuivre son soutien public. Xlinks indique elle-même que le projet visait à couvrir l’équivalent de 8 % de la consommation électrique britannique. L’abandon a rappelé une règle brutale : sans achat garanti de l’électricité et sans soutien étatique solide, les mégaprojets transcontinentaux restent vulnérables.

Berlin, Alger et le nouveau rapport de force

C’est dans ce contexte qu’a émergé Sila Atlantik, présenté comme une liaison électrique entre le Maroc et l’Allemagne. Le projet, porté par une structure liée à Xlinks, repose sur une logique ambitieuse : produire dans le sud marocain, transporter l’électricité vers l’Europe par câble sous-marin et alimenter le marché allemand. La version la plus commentée évoque environ 4 800 kilomètres de câbles, une capacité de transport d’environ 3,6 gigawatts et une production annuelle pouvant atteindre 26 térawattheures. Sur le papier, ce serait l’une des plus grandes interconnexions du monde. Dans la réalité, le montage reste fragile tant qu’un accord intergouvernemental clair ne fixe pas les garanties politiques, juridiques et financières.

Au début de 2026, un signal venu de Berlin avait nourri l’optimisme des promoteurs. Le ministère fédéral de l’Économie avait affiché un intérêt de principe pour le dossier, dans un climat favorable aux technologies bas carbone et aux imports d’électricité verte. Mais cet intérêt ne valait ni promesse d’achat ni engagement budgétaire. Le calcul allemand reste prudent : Berlin cherche des volumes d’énergie propres, mais ne veut pas reproduire les erreurs d’un soutien trop risqué à un projet très lointain et très coûteux.

Le point de blocage s’est donc déplacé vers la gouvernance. Côté marocain, la demande d’un câble bidirectionnel revient avec insistance. L’idée est claire : ne pas subir une architecture à sens unique. Un tel choix donnerait au Maroc plus de sécurité pour son propre réseau, souvent sous tension lors des pics de demande, et offrirait une vraie marge de manœuvre commerciale. Mais il renchérit aussi le coût global, alourdit la technologie et complique un modèle déjà lourd. Autrement dit, la prudence marocaine est rationnelle, mais elle arrive au moment où les cartes de négociation sont limitées.

En parallèle, l’Algérie avance sur une autre voie. Berlin a renforcé ces derniers mois son dialogue énergétique avec Alger. Lors de la visite d’Abdelmadjid Tebboune à Berlin, le 16 juillet 2026, les deux pays ont signé une déclaration commune sur leur partenariat stratégique, en mettant l’accent sur l’énergie, le gaz et la transition bas carbone. L’Algérie et l’Allemagne ont aussi signé une déclaration d’intention sur la réduction des émissions de méthane dans le secteur pétrolier et gazier. Ce n’est pas encore un corridor physique comparable à un câble sous-marin. Mais c’est un cadre politique plus net, plus lisible, et surtout plus avancé.

Le contraste devient encore plus net avec le SoutH2 Corridor, projet de pipeline hydrogène de plus de 3 300 kilomètres reliant l’Algérie et la Tunisie à l’Italie, à l’Autriche puis à l’Allemagne. En janvier 2025, l’Allemagne, l’Algérie, l’Italie, l’Autriche et la Tunisie ont signé à Rome une déclaration politique commune sur ce corridor. La Commission européenne a ensuite confirmé son soutien à cette architecture dans ses documents de programmation. Pour Berlin, le message est clair : le Maghreb utile à sa transition énergétique n’est pas une idée abstraite, mais un ensemble de routes, d’accords et de partenaires déjà structurés.

Ce que le Maroc peut encore jouer

Le Maroc n’est pourtant pas hors-jeu. Il dispose déjà d’une interconnexion électrique avec l’Espagne, via le détroit de Gibraltar. C’est, à ce jour, l’un des rares liens électriques opérationnels entre l’Afrique et l’Europe. Rabat et Lisbonne ont aussi remis sur la table leur projet de nouvelle interconnexion, interrompu depuis 2022. Cette option est plus modeste, mais elle est aussi plus réaliste. Elle offre une montée en puissance graduelle, moins coûteuse, et plus facile à arrimer aux réseaux existants du sud de l’Europe.

Cette évolution dit beaucoup de la nouvelle géographie des priorités. Les mégaprojets spectaculaires séduisent les discours, mais les capitales européennes regardent d’abord la solidité juridique, la soutenabilité financière et la sécurité d’approvisionnement. Pour le Maroc, le défi est donc double. Il faut préserver son attractivité industrielle sans se laisser enfermer dans le rôle d’exportateur périphérique. Il faut aussi convaincre que sa transition énergétique peut servir son marché intérieur avant de servir l’Europe.

À l’échelle africaine, le dossier dépasse la rivalité entre Rabat et Alger. Il montre qu’un pays du continent peut peser dans la transition énergétique mondiale, à condition de maîtriser la chaîne entière : production, transport, gouvernance, financement et partage de valeur. Il rappelle aussi que les corridors énergétiques ne sont pas de simples tuyaux ou câbles. Ce sont des instruments de souveraineté économique. Ceux qui les contrôlent fixent le rythme des exportations, le niveau des garanties et la place accordée aux intérêts nationaux.

Pour les prochains mois, le vrai test sera politique. Berlin devra préciser jusqu’où il veut aller dans ses engagements énergétiques nord-africains. Rabat devra dire s’il accepte un cadre plus souple ou s’il maintient sa ligne de réciprocité. Et Alger cherchera à transformer ses signatures en infrastructures concrètes. Dans cette course, le Maroc conserve des atouts réels. Mais à ce stade, ce sont surtout les dossiers algériens qui disposent déjà d’un cadre plus lisible. Le rapport de force régional, lui, continue de se déplacer.