Au Maroc, l’eau est devenue un chantier de souveraineté
À Rabat comme dans les grandes villes, la question n’est plus seulement de savoir où trouver de l’eau. Elle porte désormais sur la capacité du Royaume du Maroc à la faire circuler, à la traiter et à la sécuriser dans la durée. Dans un pays où la pression climatique s’ajoute à une demande urbaine et agricole croissante, chaque financement hydraulique prend une portée politique, économique et territoriale.
Le nouveau prêt annoncé par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement s’inscrit dans cette logique. Il vise l’Office national de l’électricité et de l’eau potable, l’opérateur public chargé d’une partie clé de la production et de la distribution d’eau potable au Maroc, avec un montant pouvant atteindre 250 millions d’euros, dont une tranche engagée de 120 millions et une autre de 130 millions non encore engagée. La garantie est portée par la Société Nationale de Garantie et du Financement de l’Entreprise, connue commercialement sous le nom de Tamwilcom.
Un financement pour moderniser, réparer et réduire les pertes
Selon la BERD, le projet doit renforcer l’efficacité, la fiabilité et la résilience des systèmes de production d’eau potable. Il financera la réhabilitation et la modernisation d’infrastructures, la réduction des pertes sur les réseaux, l’amélioration des performances des canalisations, ainsi que le renforcement des systèmes de comptage et de suivi. L’institution explique aussi que cette opération vise l’adaptation climatique et la continuité du service dans plusieurs régions du pays.
Ce point mérite d’être souligné, car la réponse marocaine ne repose pas sur un seul levier. Elle combine barrages, interconnexions entre bassins, dessalement et réutilisation des eaux usées traitées. À l’échelle nationale, le comité de suivi du Programme national d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027 a déjà mis en avant deux liaisons majeures entre bassins, la mise en eau de huit grands barrages entre 2021 et 2025 et l’accélération des stations de dessalement pour dépasser 1,7 milliard de mètres cubes d’eau dessalée par an à l’horizon 2030.
Le dessalement, pilier d’une stratégie devenue structurelle
Le ministre marocain de l’Équipement et de l’Eau a récemment indiqué que la capacité annuelle de production d’eau dessalée atteignait 420 millions de mètres cubes, avec l’objectif de la porter à 1,7 milliard de mètres cubes. Il a aussi cité le chantier de Tiznit, appelé à devenir l’une des grandes stations du pays, ainsi que les interconnexions entre bassins comme celle de Bouregreg et d’Oum Er-Rbia, présentées comme un moyen de transférer entre 1 et 1,2 milliard de mètres cubes par an vers les zones déficitaires.
Cette ambition s’inscrit dans une trajectoire plus large, affichée au plus haut niveau de l’État marocain. Dans le discours du Trône, le roi Mohammed VI a insisté sur la nécessité de garantir l’eau potable à tous les citoyens, de couvrir au moins 80 % des besoins d’irrigation et d’accélérer les stations de dessalement afin d’assurer plus de la moitié des besoins en eau potable du Royaume à l’horizon 2030. Le même texte appelle à développer une industrie nationale du dessalement et à former des ingénieurs et techniciens spécialisés.
Ce que change l’argent de la BERD pour l’économie marocaine
Pour le Marocain des villes côtières, ce financement peut se traduire par une sécurité d’alimentation plus stable. Pour les zones rurales, il vise aussi à limiter les interruptions et à renforcer la desserte là où les réseaux souffrent le plus. Pour l’agriculture, le sujet est encore plus direct : l’eau conditionne les récoltes, les revenus, la chaîne logistique et, au bout du compte, le prix des aliments. Les autorités marocaines relient d’ailleurs de plus en plus ouvertement la politique hydrique à la sécurité alimentaire.
Le recours à Tamwilcom montre aussi un changement de méthode. Le Maroc ne finance plus seulement ses infrastructures par des emprunts souverains classiques. Il mobilise désormais des garanties nationales pour attirer des ressources extérieures vers des secteurs jugés stratégiques. Cette architecture financière réduit le coût du risque pour le bailleur et ouvre la voie à d’autres opérations dans l’eau, l’énergie ou les transports. Dans ce dossier, la BERD souligne d’ailleurs que le projet soutient la modernisation des services publics d’eau tout en améliorant l’empreinte climatique du secteur.
Une lecture marocaine, mais aussi africaine
Le cas marocain dépasse le seul cadre national. En Afrique du Nord, plusieurs États font face à une contrainte identique : précipitations plus irrégulières, nappes surexploitées, besoins urbains en hausse et arbitrage difficile entre eau potable, agriculture et industrie. Le Maroc se distingue par la systématisation de ses investissements et par l’articulation entre infrastructures hydrauliques et énergies renouvelables, notamment pour alimenter les stations de dessalement.
La portée continentale est claire. À mesure que les sécheresses deviennent plus fréquentes et que les villes grossissent, la sécurité hydrique devient un sujet de souveraineté publique dans plusieurs régions du continent. Le Maroc, qui a déjà fait du dessalement un axe central de son modèle, cherche désormais à industrialiser cette filière et à sécuriser des volumes durables pour Rabat, Casablanca, le littoral atlantique et les zones agricoles sensibles. Les prochaines étapes à surveiller seront la mise en œuvre effective du programme de l’ONEE, l’avancée des chantiers d’interconnexion et la montée en capacité des stations prévues d’ici 2030.