Un métal discret, mais devenu central

Le lithium ne fait pas la une tous les jours. Pourtant, il pèse déjà sur les choix industriels, les recettes minières et les rapports de force entre États, investisseurs et acheteurs de batteries. En Afrique, la question n’est plus seulement de savoir qui extrait ce minerai stratégique, mais qui en capte la valeur, depuis la carrière jusqu’à la transformation chimique.

Cette montée en puissance intervient dans un marché toujours dominé par quelques pôles : la Chine pour le raffinage, l’Australie pour l’extraction, et le cône sud-américain pour le concentré de lithium. L’enjeu est donc clair pour les pays africains : sortir du simple rôle de fournisseur de roche exportée, souvent à bas prix, et gagner une place plus solide dans la chaîne de valeur.

Dans plusieurs capitales africaines, cette évolution est devenue un sujet de politique économique autant que minière. Le Zimbabwe a durci ses règles sur les exportations de concentré brut pour encourager la transformation locale. Le Mali a, lui aussi, mis en avant l’industrialisation de la filière. Au même moment, la République démocratique du Congo, le Ghana et la Namibie cherchent à convertir leurs projets en revenus, en emplois et en infrastructures.

Une progression rapide, mais très concentrée

Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’Afrique a représenté 14 % de l’offre mondiale de lithium en 2025, contre 11 % en 2024 et 6 % en 2023. Le même organisme fait état d’une hausse de 44 % de la production africaine sur un an. Cette progression reste spectaculaire, mais elle repose surtout sur quelques projets majeurs entrés en régime de production ou montés en cadence.

Le Zimbabwe demeure le principal moteur de cette dynamique. Dans le pays, des sites comme Bikita, Arcadia et Sabi Star ont changé d’échelle au cours des dernières années. Arcadia illustre aussi une autre tendance : l’apparition d’unités de sulfate de lithium, un produit plus élaboré que le simple concentré. Le groupe Huayou a confirmé avoir mis en service un projet de sulfate à Arcadia, avec une capacité annoncée de 50 000 tonnes par an.

Au Mali, l’entrée en production de Goulamina, inaugurée en décembre 2024, a marqué un tournant. Le site est présenté par ses opérateurs comme un actif de rang mondial, tandis que le ministère malien des Mines a annoncé en 2025 que Bougouni renforçait encore la position du pays dans le cercle des producteurs. Les autorités maliennes évoquent 500 emplois déjà créés à Bougouni, avec une montée à 800 ensuite, ainsi qu’un investissement de 65 millions de dollars pour la première phase. L’ORTM, de son côté, avait rapporté un accord d’exploitation à hauteur de 175 milliards de francs CFA pour Bougouni.

La République démocratique du Congo avance aussi, avec Manono, présenté par Kinshasa comme la première exploitation de lithium de son histoire. Le ministère du Commerce extérieur a demandé que la transformation locale soit privilégiée, afin de créer de la valeur ajoutée avant l’exportation. Zijin Mining indique pour sa part que le projet progresse par phases. Dans la communication congolaise, la première phase est chiffrée à 500 000 tonnes par an, tandis que d’autres documents de projet évoquent une montée en puissance progressive.

Le poids des capitaux chinois, et la bataille de la valeur ajoutée

La géographie du lithium africain ne se lit pas seulement en tonnes. Elle se lit aussi dans la nationalité des financeurs, des constructeurs et des acheteurs. L’AIE estime que 65 % des nouvelles capacités d’extraction de lithium développées en Afrique sont contrôlées par des entreprises dont le siège est en Chine. Le même rapport indique que la Chine a porté sa part dans la production mondiale de lithium raffiné de 70 % en 2024 à 75 % en 2025. Autrement dit, l’extraction africaine monte, mais la transformation reste très largement captée hors du continent.

C’est là que se joue le vrai arbitrage politique. Un concentré de spodumène exporté crée des recettes, mais peu d’industrie locale. À l’inverse, une usine de transformation exige de l’électricité stable, des routes, des normes industrielles et une main-d’œuvre qualifiée. C’est la raison pour laquelle Harare insiste sur la beneficiation, terme souvent utilisé en Afrique australe pour désigner la transformation locale des minerais. Le Zimbabwe veut empêcher que le pays reste un simple point de sortie sur la carte des cargaisons.

Au Mali, la stratégie semble similaire, même si elle s’inscrit dans un contexte de transition militaire où l’État cherche à reprendre la main sur les ressources stratégiques. Le message officiel est constant : le lithium doit servir à l’emploi local, aux recettes fiscales et à une plus grande autonomie industrielle. Mais la dépendance au capital extérieur demeure. Ganfeng Lithium à Goulamina, Huayou à Arcadia, Zijin à Manono ou encore les intérêts de Huayou sur Ewoyaa au Ghana montrent que l’essentiel du financement, de la technologie et de l’accès au marché reste structuré par des groupes venus de Chine.

Le Ghana illustre bien cette tension. Le projet Ewoyaa, présenté comme le premier site de lithium du pays, a vu sa licence minière ratifiée par le Parlement en mars 2026. Atlantic Lithium décrit le projet comme avancé vers la production, tandis que la société Elevra a annoncé en mai 2026 un accord pour céder sa participation à Zhejiang Huayou Cobalt. Le pays veut des revenus, mais il cherche aussi à éviter une répétition du vieux scénario minier africain : extraction rapide, valeur limitée sur place, bénéfices captés au loin.

Ce que l’Afrique peut gagner, et ce qu’elle doit encore verrouiller

La trajectoire actuelle ouvre des marges nouvelles. Elle peut accroître les recettes publiques, créer des emplois directs et indirects, soutenir les sous-traitants locaux et attirer des infrastructures utiles à d’autres secteurs. Elle peut aussi relancer une ambition industrielle plus large, notamment si des États parviennent à lier extraction, transformation et énergie à bas coût. Mais rien n’est automatique. Un projet minier peut enrichir une balance commerciale sans transformer durablement un tissu productif.

Les impacts sont très différents selon les acteurs. Pour les gouvernements, le lithium devient un instrument de souveraineté économique et de négociation internationale. Pour les investisseurs, c’est une course aux réserves et aux contrats de longue durée. Pour les populations locales, l’attente porte sur des emplois réels, des compensations foncières, des routes praticables, de l’eau, et une surveillance environnementale crédible. Entre capitale et zones minières, l’écart peut rester immense si la redistribution ne suit pas.

À l’échelle continentale, la progression africaine dans le lithium renvoie à une question plus large : comment peser dans la transition énergétique mondiale sans rester au bas de la chaîne de valeur ? La réponse ne viendra pas seulement du sous-sol. Elle dépendra aussi des politiques industrielles, des marchés régionaux, de la coopération au sein des communautés économiques régionales et de la capacité des États à négocier des contrats plus équilibrés. Les prochains jalons à surveiller se trouvent donc autant dans les mines que dans les usines, les parlements, les codes miniers et les décisions d’investissement.