Un corridor gazier qui change de sens
À l’est de la Méditerranée, le gaz ne se joue plus seulement en mer. Il se joue aussi sur terre, dans les tuyaux, les usines de traitement et les terminaux capables de transformer une découverte offshore en cargaison exportable. C’est là que l’Égypte reprend un rôle central, au moment où Chypre cherche enfin une voie commerciale crédible pour son premier grand projet gazier.
Le 28 juillet 2026, Eni et TotalEnergies ont annoncé leur décision finale d’investissement pour Cronos, un champ situé dans le bloc 6, au large de Chypre. Le plan prévoit d’acheminer le gaz vers l’Égypte pour y être traité puis liquéfié à Damiette, avant exportation vers l’Europe. Les compagnies visent une première production en 2028.
Le rôle de l’Égypte dans la carte énergétique régionale
Le choix du Caire n’a rien d’anecdotique. L’Égypte dispose des seules grandes infrastructures de liquéfaction pleinement opérationnelles de Méditerranée orientale, à Damiette et Idku. Les autorités égyptiennes les présentent comme des actifs stratégiques pour faire du pays un centre régional du commerce gazier.
Le précédent politique existe déjà. En février 2025, l’Égypte, Chypre, Eni et TotalEnergies ont signé à القاهرة un accord-cadre gouvernemental pour organiser le développement du gaz de Cronos via les infrastructures égyptiennes. Depuis, les ministères égyptiens du pétrole et les partenaires industriels ont multiplié les réunions de suivi sur le raccordement du champ au système égyptien.
Ce que prévoit le projet Cronos
Selon Eni et TotalEnergies, Cronos contiendrait plus de 3 tcf de gaz. Le schéma technique repose sur quatre puits sous-marins, un pipeline vers l’Égypte, un traitement initial lié au complexe de Zohr, puis la liquéfaction à Damiette. Le plateau de production attendu atteint environ 500 millions de pieds cubes par jour, soit 2,8 millions de tonnes de GNL par an. TotalEnergies en commercialisera la moitié.
Ce montage réduit les coûts et accélère la mise en production, parce qu’il évite de bâtir une chaîne industrielle entièrement nouvelle à Chypre. C’est aussi le cœur du paradoxe égyptien : le pays importe aujourd’hui du GNL pour couvrir sa demande interne, tout en restant capable de réexporter du gaz régional grâce à son appareil de liquéfaction. Cette souplesse logistique devient un outil diplomatique autant qu’économique.
Des enjeux bien au-delà de Chypre et de l’Égypte
Pour Le Caire, l’intérêt est double. D’un côté, l’État valorise ses actifs industriels et consolide sa place dans les échanges énergétiques régionaux. De l’autre, il s’inscrit dans un marché européen encore en quête de diversification, après les chocs successifs sur les flux gaziers mondiaux et la hausse de la volatilité des prix. L’Égypte reste, à ce titre, le seul pays de la zone à disposer d’une capacité d’exportation GNL opérationnelle.
Pour Chypre, Cronos marque un basculement. Le pays transforme enfin une ressource offshore en projet industriel concret, sans attendre une solution lourde et plus coûteuse en mer. Pour Eni et TotalEnergies, l’opération sécurise un modèle régional fondé sur des infrastructures existantes, dans une zone où les découvertes se superposent à des rivalités maritimes, à des besoins domestiques croissants et à une compétition accrue pour les marchés européens.
Une séquence à surveiller pour toute la Méditerranée orientale
Le calendrier est désormais clair. Le premier gaz de Cronos est attendu en 2028, si les étapes techniques et réglementaires avancent comme prévu. D’autres ressources du bloc 6, dont Zeus, pourraient suivre plus tard. Au-delà du cas chypriote, ce dossier confirme une tendance plus large : en Méditerranée orientale, la valeur du gaz dépend moins de la seule découverte que de la capacité à relier champs, terminaux, contrats et débouchés.