Quand le pétrole, le gaz et les céréales s’envolent, les pays voisins ne reçoivent pas la même facture. En Afrique du Nord, la hausse des matières premières accentue les écarts entre producteurs d’hydrocarbures, exportateurs d’engrais et économies dépendantes des importations.

Un choc mondial qui ne frappe pas chaque économie de la même façon

Les marchés des matières premières ont connu un net regain de tension en 2026. La Banque mondiale suit ces évolutions dans sa « Pink Sheet », un relevé mensuel des prix internationaux de l’énergie, des produits agricoles, des métaux et des engrais.

Selon les données disponibles pour septembre 2026, le Brent s’est établi à 116,8 dollars le baril, contre 90,9 dollars en août. Le gaz naturel européen a également progressé fortement. Les prix du maïs et du blé ont avancé, eux aussi, dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques et les risques sur les approvisionnements.

La hausse ne se transmet toutefois pas de manière uniforme. Elle avantage les pays qui exportent des hydrocarbures. Elle peut aussi soutenir les producteurs d’engrais. En revanche, elle fragilise les économies qui importent leur énergie, leurs céréales ou leurs intrants industriels.

Cette différence est particulièrement visible entre Alger, Rabat et Tunis. Les trois capitales appartiennent au même espace maghrébin, mais leurs modèles économiques ne reposent pas sur les mêmes ressources.

Alger bénéficie d’un répit, sans effacer ses fragilités

L’Algérie est la mieux placée pour absorber une hausse du pétrole et du gaz. Les hydrocarbures restent au cœur de ses exportations et procurent à l’État une part importante de ses recettes extérieures et budgétaires.

La progression du Brent améliore donc mécaniquement les revenus tirés des ventes d’hydrocarbures. Elle renchérit néanmoins certaines importations algériennes, notamment les céréales, les équipements et les biens intermédiaires nécessaires à l’activité économique.

Le Fonds monétaire international estime que l’augmentation des prix des hydrocarbures améliore les perspectives à court terme de l’économie algérienne. Dans son évaluation publiée en septembre 2026, il souligne aussi que les déficits budgétaires restent élevés et que les réserves extérieures ont diminué.

Le gain pétrolier ne constitue donc pas une solution durable. Il offre surtout une fenêtre pour reconstituer des marges de sécurité, financer les investissements et réduire progressivement la dépendance aux recettes extractives.

Le FMI recommande notamment à Alger d’élargir les recettes hors hydrocarbures, de mieux maîtriser les dépenses publiques et d’améliorer l’efficacité de l’investissement. Cette position rappelle une contrainte connue : un baril cher peut soutenir les comptes à court terme, mais il ne protège pas contre un retournement brutal du marché.

Au Maroc, les phosphates amortissent partiellement la facture énergétique

Le Maroc se trouve dans une situation différente. Le pays importe une grande partie de son énergie. Il subit donc directement la hausse du pétrole et du gaz, qui alourdit les coûts de transport, de production et d’importation.

Rabat dispose cependant d’un atout stratégique avec les phosphates et les engrais. Le groupe OCP, acteur majeur du secteur, bénéficie d’une présence internationale et d’une capacité industrielle qui donnent au Maroc un levier d’exportation important.

Les prix de certains engrais phosphatés sont restés élevés en 2026. Le DAP, utilisé notamment pour la fertilisation des cultures, a atteint environ 800 dollars la tonne en septembre, tandis que le phosphate naturel se maintenait à un niveau supérieur à sa moyenne de 2025.

Cet avantage ne suffit pourtant pas à neutraliser le choc. OCP a indiqué que ses revenus du premier trimestre 2026 avaient atteint 20,1 milliards de dirhams. Le groupe a également signalé une pression sur sa rentabilité, en raison du renchérissement du soufre, de l’ammoniac et d’autres coûts industriels.

Le mécanisme est simple. La hausse du prix de vente des engrais peut améliorer les recettes. Mais si les intrants progressent plus vite, la marge se contracte. De plus, des acheteurs agricoles déjà sous pression peuvent réduire leurs volumes ou différer leurs commandes.

Cette situation concerne directement les marchés africains. Les agriculteurs d’Afrique subsaharienne, d’Afrique du Nord et d’autres régions importatrices ont besoin d’engrais accessibles. Une hausse prolongée peut soutenir les exportations marocaines en valeur, tout en limitant les volumes achetés par les exploitations les plus vulnérables.

La Tunisie paie le prix fort de sa dépendance énergétique

La Tunisie dispose d’un amortisseur beaucoup plus limité. Elle ne bénéficie ni d’une rente pétrolière comparable à celle de l’Algérie, ni d’un secteur des engrais de la dimension de celui du Maroc.

Les données de l’Institut national de la statistique montrent déjà l’ampleur de la pression. Sur les huit premiers mois de 2026, le déficit commercial tunisien a atteint 17,85 milliards de dinars, contre 14,64 milliards durant la même période de 2025.

Le déficit énergétique représente à lui seul 8,93 milliards de dinars. Il a augmenté par rapport aux 7,15 milliards enregistrés un an plus tôt. L’énergie pèse ainsi pour environ la moitié du déficit commercial total.

Les exportations tunisiennes ont progressé de 8 % sur la période. Les importations ont toutefois augmenté plus rapidement, de 11,6 %. Le taux de couverture des importations par les exportations est passé de 73,9 % à 71,4 %.

Ces chiffres ne prennent pas encore pleinement en compte l’envolée des cours observée en septembre. La pression pourrait donc se prolonger dans les prochains relevés, surtout si les achats d’énergie restent élevés.

La hausse des produits alimentaires ajoute une difficulté supplémentaire. Les importations alimentaires ont progressé de 17,1 % selon les données citées dans le bilan commercial. Dans le même temps, les exportations du secteur des mines, des phosphates et de leurs dérivés ont reculé.

Un révélateur des modèles économiques maghrébins

Le choc des matières premières ne crée pas les différences entre les trois pays. Il les rend plus visibles. L’Algérie dispose d’une rente énergétique, mais reste exposée à la volatilité des hydrocarbures. Le Maroc peut compter sur les engrais, mais demeure importateur d’énergie et dépend de la demande mondiale. La Tunisie cumule une facture énergétique lourde et des marges d’exportation plus étroites.

Pour les ménages, les effets passent par plusieurs canaux : prix du transport, coût de l’électricité, prix des denrées et disponibilité des produits importés. Pour les entreprises, la pression se concentre sur les marges, le financement et l’accès aux intrants.

Les écarts existent aussi entre les grandes villes, les régions industrielles et les zones rurales. Les entreprises formelles peuvent parfois répercuter une partie des coûts. Les petits producteurs, les commerçants et les activités informelles disposent de moins de protection.

Le prochain test sera celui de la durée

La question centrale n’est plus seulement celle d’un pic mensuel. Elle concerne la durée de la hausse et la capacité des États à transformer un surcroît temporaire de recettes en résilience durable.

Pour Alger, le défi sera de reconstituer ses réserves et de réduire son déficit sans ralentir les investissements. Pour Rabat, il faudra préserver la compétitivité des engrais tout en limitant l’effet de la facture énergétique. Pour Tunis, la priorité sera de contenir le déficit extérieur et de sécuriser les approvisionnements essentiels.

À l’échelle régionale, cette séquence renforce l’intérêt d’une coopération sur l’énergie, les céréales et les intrants agricoles. Elle rappelle surtout que les économies maghrébines restent fortement liées à des marchés mondiaux qu’elles ne contrôlent pas. Leur marge de manœuvre dépendra donc moins du prix d’un seul produit que de leur capacité à diversifier leurs exportations, leurs sources d’énergie et leurs chaînes d’approvisionnement.