Pour Tunis comme pour Tripoli, l’enjeu dépasse la signature d’un accord. Il s’agit de peser davantage dans l’achat de médicaments, de vaccins et de dispositifs médicaux, alors que les ruptures d’approvisionnement exposent encore les systèmes de santé africains aux décisions prises hors du continent.
Un dispositif continental qui s’élargit au Maghreb
La Tunisie et la Libye ont rejoint, le 1er octobre 2026 à Tunis, le mécanisme africain d’achats groupés de produits de santé. L’accord a été conclu avec les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies, Africa CDC, l’agence de santé publique de l’Union africaine.
La signature est intervenue en marge d’une réunion du comité directeur régional du Centre régional de collaboration pour l’Afrique du Nord. Dr Raji Tajudeen, vice-directeur général adjoint d’Africa CDC, représentait le directeur général de l’institution, Dr Jean Kaseya.
Avec l’adhésion de Tunis et de Tripoli, le mécanisme africain d’achats groupés, connu sous le sigle APPM, rassemble désormais sept pays. Ils sont rejoints par l’Égypte, le Ghana, le Botswana, la Namibie et São Tomé-et-Príncipe. L’information a été confirmée par l’Agence panafricaine de presse.
Approuvé par l’Union africaine en février 2024, l’APPM agrège les besoins de plusieurs États. L’objectif est simple : acheter ensemble pour négocier de meilleures conditions, sécuriser les livraisons et donner plus de visibilité aux fabricants africains. Le dispositif est opéré par Africa CDC sous mandat de l’Union africaine, avec une couverture potentielle des 55 États membres, selon la plateforme officielle de l’APPM.
Une dépendance qui fragilise les systèmes de santé
Le mécanisme intervient dans un marché où la dépendance aux importations reste élevée. Dans la région africaine de l’Organisation mondiale de la santé, entre 70 % et 100 % des médicaments et autres produits médicaux sont importés. La part atteint 99 % pour les vaccins et 90 % à 100 % pour les dispositifs médicaux, selon le cadre régional de l’OMS sur la production locale.
Ces chiffres recouvrent toutefois des situations très différentes. L’Égypte, l’Afrique du Sud, le Maroc, la Tunisie, le Sénégal ou le Ghana disposent d’unités pharmaceutiques et de capacités réglementaires plus développées que d’autres pays. Mais même ces marchés restent exposés aux importations de principes actifs, d’équipements, de consommables et de technologies spécialisées.
Pour les pays dont les budgets de santé sont plus contraints, la facture ne se limite pas au prix du produit. Elle inclut le transport, l’assurance, les variations de change, les délais douaniers et les coûts liés à la conservation. Dans les zones rurales, ces contraintes peuvent retarder l’arrivée d’un traitement jusque dans les centres de santé les plus éloignés.
La crise sanitaire liée à la Covid-19 a rendu cette vulnérabilité visible. Lorsque la demande mondiale augmente, les pays qui ne produisent pas eux-mêmes leurs vaccins, leurs médicaments ou leurs équipements se retrouvent en concurrence avec des marchés plus riches et mieux solvabilisés.
Acheter ensemble pour réduire les coûts
L’APPM cherche donc à transformer la fragmentation des marchés africains en force de négociation. Chaque pays achète souvent des volumes limités. En les regroupant, le continent peut présenter une demande plus importante et plus prévisible aux fournisseurs.
Le premier appel d’offres du dispositif a porté sur dix produits essentiels liés à la santé reproductive, maternelle et néonatale. Il a réuni dix pays participants. Les prix obtenus auraient été inférieurs de 30 % à 90 % aux références nationales utilisées par les États concernés, selon des éléments relayés par des médias africains et repris dans des travaux consacrés au mécanisme.
Ce résultat doit cependant être lu avec prudence. Une baisse de prix ne garantit pas, à elle seule, la disponibilité permanente des produits. Le bénéfice dépendra de la régularité des commandes, du respect des normes de qualité, de la capacité des fournisseurs à livrer et de la rapidité des procédures nationales d’enregistrement.
L’autre enseignement concerne la production africaine. Cinq des dix produits concernés par ce premier appel d’offres auraient été fabriqués par des producteurs du continent. Le marché public devient ainsi un outil industriel. Il peut aider les entreprises locales à investir, à planifier leurs volumes et à atteindre des standards internationaux.
La plateforme officielle de l’APPM prévoit d’ailleurs une procédure de préqualification pour identifier les fabricants africains capables de fournir des produits conformes aux exigences de qualité. Cette étape est essentielle. Elle doit éviter que l’achat groupé ne devienne seulement un nouveau canal pour importer davantage.
La Tunisie et la Libye dans un paysage nord-africain contrasté
Pour la Tunisie, l’adhésion s’inscrit dans une tradition industrielle déjà visible dans la fabrication de médicaments génériques et dans les activités de sous-traitance pharmaceutique. Le pays peut aussi servir de passerelle entre les marchés du Maghreb, de la Méditerranée et du reste du continent.
La Libye entre dans le mécanisme avec une situation différente. Son système de santé dépend fortement des importations et reste marqué par les effets de la division institutionnelle et des tensions politiques. Pour Tripoli, l’intérêt immédiat réside dans une meilleure sécurisation des approvisionnements. La capacité à coordonner les achats, les paiements et la distribution constituera néanmoins un test important.
Dans les deux pays, les patients ne bénéficieront pas automatiquement de prix plus bas dès la signature. Il faudra traduire l’accord continental dans les marchés publics, les budgets nationaux, les chaînes de distribution et les pharmacies hospitalières. La réforme se mesurera donc à la disponibilité réelle des produits, y compris en dehors des capitales.
Une étape vers la souveraineté sanitaire africaine
L’APPM complète d’autres chantiers de l’Union africaine. L’Agence africaine du médicament doit rapprocher les règles nationales et faciliter la circulation de produits de qualité. Les autorités nationales, elles, doivent renforcer l’homologation, la surveillance des marchés et la lutte contre les produits falsifiés.
La cible continentale est ambitieuse : couvrir au moins 60 % des besoins africains en produits de santé grâce à une production locale d’ici 2040. Pour les vaccins, l’objectif de fabriquer en Afrique 60 % des doses utilisées sur le continent a également été porté par l’Union africaine et Africa CDC, comme le rappelle l’Union africaine.
Le passage des engagements aux résultats dépendra maintenant de plusieurs facteurs. Les États devront financer leurs achats à temps. Les fabricants devront obtenir des certifications reconnues. Les banques devront soutenir les investissements industriels. Enfin, les patients devront voir une amélioration concrète de l’accès, dans les hôpitaux comme dans les structures de soins primaires.
L’élargissement de l’APPM à la Tunisie et à la Libye marque donc une avancée institutionnelle. Sa portée continentale se jouera moins dans le nombre de signataires que dans la capacité à transformer la commande publique africaine en levier durable pour la qualité, la disponibilité et la production locale.