Une voie ferrée vers le Sud, du minerai transformé sur place et des engrais produits dans l’Est : l’Algérie mise sur de grands chantiers pour élargir son économie. Mais leur poids dans le budget pose une question centrale : ces infrastructures créeront-elles une activité durable au-delà des hydrocarbures ?
Du minerai et du rail au cœur du programme
Le projet de loi de finances pour 2027 prévoit 3 689,93 milliards de dinars pour les projets dits structurants. Présentée le 12 octobre par le ministre des Finances, Mohammed Lamine Lebbou, devant la commission compétente de l’Assemblée populaire nationale, cette enveloppe vise surtout les mines, les transports et les infrastructures industrielles. L’APS a confirmé la présentation du texte et son objectif affiché de soutenir l’investissement productif et la diversification économique.
Trois opérations concentrent l’essentiel des montants annoncés. Le développement du gisement de fer de Gara Djebilet, dans la wilaya de Tindouf, est évalué à 963 milliards de dinars. Le projet intégré de phosphate de Blad El Hadba, dans l’Est, représente 717,749 milliards. La ligne ferroviaire projetée entre Alger et Tamanrasset affiche le coût le plus élevé : 1 910 milliards de dinars. Ces montants ont également été rapportés par le quotidien algérien La Sentinelle.
Pour Gara Djebilet, le montant total annoncé approche les 963 milliards de dinars, dont 944,5 milliards auraient déjà été notifiés ou seraient en cours de notification. Le phosphate mobiliserait 717,749 milliards, avec 694,749 milliards notifiés. Dans le vocabulaire budgétaire, une notification signale l’engagement d’une dépense prévue ; elle ne signifie pas, à elle seule, que le chantier est achevé ou que la somme a déjà été décaissée.
Le programme comprend aussi des pistes et le raccordement à l’électricité et au gaz de projets industriels et de périmètres agricoles du Sud. Une enveloppe de 107,18 milliards de dinars leur est destinée. Ces équipements comptent pour les habitants et les entreprises locales : une mine ou une usine ne peut fonctionner durablement sans accès aux réseaux, aux routes et aux services.
Un budget d’investissement sous contrainte
Le gouvernement table sur une croissance de 4,2 % en 2027, après une progression estimée à 4,3 % en 2026. L’Agence de presse algérienne a également relayé cette prévision. Les activités hors hydrocarbures devraient gagner en importance, mais les recettes pétrolières et gazières restent une composante majeure des finances publiques et des exportations du pays.
Le projet prévoit 9 251,1 milliards de dinars de recettes budgétaires, dont 6 598,8 milliards hors fiscalité pétrolière. Il évalue les dépenses à 17 882,65 milliards de dinars en crédits de paiement, c’est-à-dire les sommes prévues pour régler les dépenses durant l’année. Les recettes ne couvrent donc qu’une partie du programme. Les arbitrages budgétaires devront aussi préserver les transferts sociaux et financer le logement, la santé et l’éducation.
Le cadrage retient un prix fiscal de référence du pétrole de 60 dollars le baril. La prévision économique se fonde, elle, sur une hypothèse de 70 dollars. Ces hypothèses rappellent une vulnérabilité persistante : si les revenus des hydrocarbures évoluent moins favorablement qu’attendu, la capacité à financer simultanément grands travaux et dépenses courantes peut se réduire.
Le débat ne porte donc pas uniquement sur le volume des crédits. Il concerne aussi leur exécution, les délais de réalisation et les retombées économiques. Pour les entreprises algériennes, les chantiers peuvent ouvrir des marchés dans le bâtiment, la métallurgie, la logistique et les services. Pour les ménages, les effets dépendront notamment des emplois réellement créés, de leur durée et de la manière dont les gains sont répartis entre les territoires.
Relier les régions et transformer les ressources
La ligne vers Tamanrasset porte un enjeu d’aménagement du territoire. Le tracé projeté doit connecter la capitale aux villes du Sud en traversant plusieurs wilayas. Dans les zones éloignées des grands centres, un meilleur accès au rail peut faciliter le transport des marchandises et des personnes. Il peut aussi réduire les coûts logistiques pour les activités agricoles et industrielles. Toutefois, ces bénéfices dépendront de la mise en service effective et de la fréquence des liaisons.
La Banque africaine de développement soutient une étape de l’axe ferroviaire transsaharien. Elle a annoncé un financement de 878,09 millions de dollars pour la deuxième phase de la ligne Laghouat–Ghardaïa–El Meniaa. Ce concours concerne un tronçon au centre du pays ; il ne constitue pas, à lui seul, le financement de toute la liaison Alger–Tamanrasset. L’institution présente le projet comme un levier de transport et d’intégration régionale.
Dans les mines, l’enjeu est de dépasser l’extraction brute. Le secteur représenterait environ 1 % du produit intérieur brut algérien, malgré les ressources du sous-sol. Transformer le fer et le phosphate localement pourrait alimenter la sidérurgie et la production d’engrais, tout en créant des débouchés pour les entreprises nationales. Mais ces résultats supposent des infrastructures complémentaires, une demande commerciale suffisante et une maîtrise des coûts énergétiques et environnementaux.
Un test pour l’Algérie et son voisinage
La stratégie met en balance deux priorités : investir pour élargir la base productive et maintenir les dépenses qui soutiennent le pouvoir d’achat et les services publics. L’économiste Brahim Guendouzi, dans une analyse publiée par TSA Algérie, souligne que la capacité à générer des recettes hors hydrocarbures pèsera sur le financement durable du développement. Il s’agit d’un enjeu concret pour les petites entreprises et les travailleurs du secteur informel, qui ne bénéficient pas automatiquement des grands contrats.
À l’échelle nord-africaine, les projets ferroviaires et miniers s’inscrivent dans une région où les échanges transfrontaliers restent limités par les tensions politiques et les infrastructures incomplètes. L’Union du Maghreb arabe, qui réunit l’Algérie et ses voisins, constitue un cadre régional, mais son intégration économique demeure faible. Les liaisons intérieures peuvent renforcer les échanges entre régions algériennes ; leur portée panafricaine dépendra aussi de connexions effectives avec les réseaux du Sahel et du continent.
Le projet de loi poursuit désormais son examen parlementaire. La prochaine étape sera de suivre les crédits finalement retenus, les financements mobilisés et l’avancement réel des chantiers. Pour mesurer la diversification, le critère décisif ne sera pas seulement le montant investi : ce sera la part de production, d’emplois et de recettes nouvelles créée en Algérie, au-delà des hydrocarbures.