Le Maghreb ne veut plus seulement exporter son soleil. Avec l’hydrogène renouvelable, l’Algérie et la Tunisie cherchent à peser dans une nouvelle chaîne énergétique reliant l’Afrique du Nord aux industries européennes. Pour Berlin, l’enjeu est double : sécuriser de futures importations et trouver des partenaires capables de produire, transporter et transformer cette énergie.

Un corridor énergétique qui redessine les échanges

Le projet SoutH2 constitue l’ossature de cette coopération. Ce corridor doit relier l’Afrique du Nord à l’Italie, à l’Autriche et à l’Allemagne par un réseau d’environ 3 300 kilomètres. Ses promoteurs, les gestionnaires de réseaux Snam, TAG, Gas Connect Austria et bayernets, annoncent une capacité potentielle supérieure à quatre millions de tonnes d’hydrogène renouvelable par an.

Le principe repose largement sur la reconversion de gazoducs existants. Plus de 65 % des infrastructures pourraient être réutilisées, selon les porteurs du projet. Cette option vise à réduire les coûts et à accélérer le déploiement, même si elle nécessitera des adaptations techniques, des règles communes de certification et des investissements dans les réseaux nord-africains.

Le corridor a franchi un cap politique le 21 janvier 2025. L’Algérie, l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche et la Tunisie ont alors signé à Rome une déclaration d’intention commune. Le projet est également reconnu comme un projet d’intérêt commun par l’Union européenne, ce qui renforce ses chances d’accéder à des financements et à un accompagnement réglementaire.

Le projet SoutH2 et ses capacités annoncées s’inscrit donc dans une stratégie plus large. L’Europe cherche à diversifier ses approvisionnements énergétiques. De leur côté, les pays d’Afrique du Nord veulent utiliser la transition énergétique pour attirer des capitaux, développer leurs industries et créer davantage de valeur sur place.

Berlin avance par les entreprises et les partenariats

Cette architecture explique l’intensification des contacts allemands avec Alger et Tunis. Du 21 au 25 septembre, une délégation d’entreprises allemandes spécialisée dans l’hydrogène, le stockage et les technologies Power-to-X — c’est-à-dire la transformation de l’électricité renouvelable en hydrogène ou en carburants de synthèse — a rencontré des acteurs des deux pays.

Les discussions ont porté sur l’ensemble de la chaîne industrielle. Elles concernent les électrolyseurs, qui séparent l’hydrogène et l’oxygène grâce à l’électricité, mais aussi le dessalement, la compression, le stockage, la certification et l’adaptation des gazoducs. En Algérie, les échanges ont notamment impliqué Sonatrach, Sonelgaz et Cosider Canalisation.

Cette mission économique a prolongé les discussions politiques engagées par Berlin à la fin du mois d’août et au début du mois de septembre 2025. Les échanges avec les autorités algériennes et tunisiennes ont porté à la fois sur le gaz naturel, les énergies renouvelables, l’ammoniac vert et le transfert de technologies.

Pour l’Allemagne, l’hydrogène est indispensable à la décarbonation de secteurs difficiles à électrifier directement, comme la sidérurgie, la chimie et certains transports lourds. Le pays devra toutefois importer une part importante de ses besoins. Les partenaires du corridor considèrent ainsi l’Afrique du Nord comme une zone de production proche des marchés européens.

L’Algérie veut dépasser le simple rôle de fournisseur

L’Algérie dispose de plusieurs atouts : un vaste territoire, un fort potentiel solaire, des ressources éoliennes encore peu exploitées et une longue expérience des infrastructures gazières. Elle possède également des entreprises publiques capables d’intervenir dans la production, le transport et la maintenance des équipements énergétiques.

La feuille de route algérienne prévoit une montée en puissance progressive de la filière. Elle vise notamment la production d’hydrogène renouvelable et propre, ainsi que l’exportation vers l’Europe. Les autorités algériennes ont également évoqué l’objectif de couvrir jusqu’à 10 % des besoins européens à l’horizon 2040.

La stratégie nationale algérienne de développement de l’hydrogène prévoit une progression par étapes : formation et lancement de la filière jusqu’en 2030, expansion entre 2030 et 2040, puis industrialisation et exportation. Des données plus récentes relayées par la Radio algérienne évoquent une ambition d’exporter un million de tonnes par an en 2040, pour un investissement estimé à 25 milliards de dollars.

Le défi est désormais industriel. Alger ne souhaite pas reproduire un modèle fondé uniquement sur l’exportation d’une matière première. La production locale d’électrolyseurs, la maintenance, la fabrication de composants et la formation d’ingénieurs seront donc déterminantes. Sans ces éléments, l’hydrogène risquerait de devenir une nouvelle filière d’exportation à faible valeur ajoutée nationale.

Les protocoles conclus avec des groupes allemands comme Bosch et Siemens Energy illustrent cette volonté. Ils portent notamment sur l’étude d’une filière algérienne, la maintenance, la digitalisation et les solutions techniques liées à l’hydrogène. Leur portée réelle dépendra toutefois du passage des études aux investissements industriels.

La Tunisie, productrice et plateforme de transit

La position tunisienne est différente. Le pays dispose d’un potentiel important en solaire et en éolien, mais son rôle dans SoutH2 tient aussi à sa géographie. Les infrastructures tunisiennes doivent permettre de relier la production algérienne aux réseaux qui partiront vers l’Italie, puis vers l’Autriche et l’Allemagne.

La stratégie tunisienne ne se limite cependant pas au transit. Elle prévoit une production nationale destinée à l’industrie locale et à l’exportation. Le plan officiel vise environ 300 000 tonnes d’hydrogène exportées dès 2030, puis un million de tonnes en 2035. À l’horizon 2050, l’objectif global atteint 8,3 millions de tonnes, dont près de six millions destinées aux marchés extérieurs.

La stratégie tunisienne de l’hydrogène vert prévoit aussi des usages domestiques. L’ammoniac, le méthanol, le raffinage et la chaleur industrielle figurent parmi les premières applications. Cette orientation peut réduire la dépendance aux importations d’énergie et soutenir des activités industrielles dans les régions concernées.

Mais les obstacles sont nombreux. Le dessalement nécessaire à l’électrolyse devra être encadré pour limiter les pressions sur les ressources côtières. Les projets devront aussi obtenir des autorisations foncières, sécuriser leur alimentation électrique et clarifier les règles d’accès aux réseaux. Dans le sud tunisien, où plusieurs investissements sont envisagés, les retombées locales seront un facteur important d’acceptabilité.

Une coopération à surveiller au-delà des annonces

Pour l’Algérie et la Tunisie, l’enjeu n’est pas seulement de vendre de l’hydrogène à l’Europe. Il consiste à négocier une place dans la chaîne de valeur : équipements, ingénierie, recherche, certification, transformation industrielle et emploi qualifié. Les conditions financières, l’accès à l’eau et la répartition des bénéfices pèseront autant que le potentiel solaire.

Pour Berlin, le corridor offre une perspective de diversification énergétique et de décarbonation industrielle. Pour Rome, Vienne et les régions industrielles allemandes, il représente une nouvelle voie d’approvisionnement. Pour Tunis et Alger, il peut devenir un levier de diversification économique, à condition que les projets dépassent le stade des protocoles d’accord.

La prochaine étape sera donc concrète : études de faisabilité, décisions d’investissement, choix des tracés et harmonisation des normes. Le calendrier annoncé vise les premiers flux au début des années 2030. D’ici là, la réussite de SoutH2 se mesurera moins au nombre de visites officielles qu’à la capacité des partenaires à financer des infrastructures, former des compétences et garantir une valeur locale durable.