À Lagos, la formation crée un départ, pas encore un marché
Dans la plus grande ville du Nigeria, l’emploi ne se résume plus à trouver un poste. Il consiste souvent à survivre, vendre, réparer, coudre, livrer, cuisiner ou travailler à son compte. C’est dans ce décor que l’État de Lagos pousse ses programmes d’appui aux jeunes et aux femmes. L’idée est simple : former ne suffit pas, il faut aussi donner un premier outil, un premier capital, un premier point d’entrée dans l’économie réelle.
Cette stratégie s’inscrit dans l’agenda THEMES+ du gouverneur Babajide Sanwo-Olu, qui place l’inclusion sociale, la jeunesse et l’autonomisation économique au cœur de l’action publique de Lagos. L’État mise sur ses centres de compétences, sur son ministère des Affaires féminines et de la Lutte contre la pauvreté, et sur des dispositifs comme le Micro Enterprise Support Initiative, ou MESI, pour transformer une formation gratuite en activité génératrice de revenus.
Les chiffres montrent un effort réel, mais aussi une fragilité persistante
Selon le bilan présenté début juin 2026 par la commissaire Bolaji Cecilia Dada, Lagos a accompagné 5 339 résidents avec des équipements et a diplômé 5 310 personnes dans ses centres de formation gratuits sur la période passée en revue. La même source précise que 19 centres de compétences sont répartis dans l’État, et que le MESI sert à fournir des outils de démarrage aux bénéficiaires. Parmi les aides distribuées figurent des machines à coudre, des kits de coiffure, du matériel de boulangerie et des équipements agricoles.
Le programme ne date pas d’hier. D’après les communications de l’État, le MESI a déjà bénéficié à des milliers de personnes depuis sa mise en place, avec des éditions successives ciblant surtout les femmes, les jeunes adultes et d’autres résidents vulnérables. En 2025, Lagos annonçait déjà 1 700 bénéficiaires équipés de capital de départ et d’outils de travail. En 2026, le gouvernement a aussi lancé une enveloppe de 10 milliards de nairas pour financer des micro-entreprises via des sociétés coopératives, signe que la logique d’appui glisse progressivement de la seule formation vers un financement plus structuré.
Dans le dernier bilan relayé dans la presse locale, plus de 35 000 résidents auraient obtenu un certificat depuis janvier 2026, 18 990 auraient reçu des équipements de démarrage et plus de 1 100 auraient été formés aux compétences numériques. Ces chiffres, qui traduisent une montée en puissance du dispositif, restent à lire avec prudence tant qu’ils ne sont pas tous publiés dans une base officielle consolidée. Mais ils donnent une idée de l’échelle de l’effort de Lagos, où l’État tente de répondre à une demande sociale massive par des interventions ciblées.
Le vrai test se joue après la remise des outils
Le problème n’est pas seulement d’équiper. Le problème est de tenir. Le Nigeria reste marqué par un marché du travail dominé par l’informel. Dans l’enquête du Bureau national des statistiques, 73,1 % des actifs étaient soit à leur compte, soit engagés dans des activités agricoles en 2022, et 75,4 % en 2023. Le même rapport montre aussi qu’une part importante des travailleurs exerce dans des conditions de sous-emploi, avec des horaires faibles et des revenus souvent instables.
À Lagos, cette réalité prend une forme urbaine. La ville concentre commerce, transport, services, production légère et économie de rue. Elle attire aussi les jeunes venus d’autres États, ce qui intensifie la pression sur les emplois disponibles. Le résultat est clair : les bénéficiaires des programmes publics entrent souvent dans des métiers déjà saturés, où la concurrence est forte et les marges faibles. Une machine à coudre ou un kit de coiffure aide à démarrer, mais pas à garantir une clientèle régulière, un local abordable, une énergie fiable ou un accès au crédit.
Cette limite apparaît aussi dans le bilan national des micro, petites et moyennes entreprises. Le Nigerian Economic Summit Group a signalé qu’environ 30 % des MPME du pays, soit 7,2 millions d’entreprises, auraient cessé leurs activités entre 2023 et 2024, sous la pression du climat des affaires. D’autres organisations patronales nigérianes ont également alerté sur la fermeture d’un grand nombre de petites structures. Le signal est important pour Lagos : former davantage de jeunes ne produira pas d’effets durables si l’environnement fiscal, logistique, énergétique et financier reste défavorable aux très petites entreprises.
Ce que Lagos dit du Nigeria, et ce que cela change pour la région
Lagos agit ici comme un laboratoire. L’État le plus peuplé du Nigeria teste une réponse publique à un problème continental bien connu : l’écart entre la croissance démographique, le nombre de jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail et la capacité réelle du secteur privé à absorber cette main-d’œuvre. La réponse de Lagos mélange formation, dotation en matériel, accompagnement des femmes et montée en compétences numériques. C’est pragmatique. C’est aussi une manière de reconnaître que, dans beaucoup de villes africaines, le premier emploi passe souvent par le microtravail, la coopérative ou l’auto-emploi.
Pour la CEDEAO, dont le Nigeria est un pilier, la question est stratégique. Quand un grand pôle économique comme Lagos soutient les micro-entreprises, il touche directement la circulation du revenu, des biens et des services dans toute l’Afrique de l’Ouest. Les artisans, commerçants, logisticiens et petites unités agroalimentaires qui sortent du programme ne vivent pas dans un vide. Ils alimentent des chaînes de valeur régionales, souvent informelles mais bien réelles. Si ces chaînes restent fragiles, la pression sociale remonte vite vers les collectivités locales, puis vers l’État fédéré et enfin vers Abuja.
La prochaine étape sera donc décisive. Le sujet n’est plus seulement le nombre de bénéficiaires, mais la survie des activités après la formation, la capacité d’accès au marché et la qualité de l’accompagnement pendant les premiers mois. C’est là que se jouera la différence entre une politique sociale utile et une politique économique réellement transformatrice pour les Nigérian(e)s de Lagos et, plus largement, pour les villes africaines confrontées au même défi.