Quand le vent marin devient une affaire d’État
Sur la côte est, l’Afrique du Sud cherche encore le bon point d’équilibre entre promesse industrielle et réalité administrative. Le pays dispose d’un littoral puissant, d’un système électrique sous tension et d’une ambition claire de transition, mais la mer, elle, n’attend pas que le droit rattrape la technique. Le dossier de l’éolien offshore montre bien ce décalage.
Dans un pays où Pretoria pilote la politique énergétique et où la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, pousse ses membres à sécuriser l’approvisionnement régional, chaque gigawatt nouveau compte. L’éolien terrestre a déjà trouvé sa place dans le mix sud-africain. En mer, en revanche, il faut encore fixer les règles du jeu, les droits d’usage et les procédures d’autorisation. C’est là que le retard se joue.
Un potentiel massif, mais encore théorique
Le document publié par la Banque mondiale le 10 septembre 2026 estime à environ 95 GW le potentiel technique d’éolien offshore le long des côtes sud-africaines. Le même travail précise que cette ressource concerne surtout des technologies flottantes, adaptées aux profondeurs importantes au large du pays. Le rapport n’est toutefois pas un plan d’achat d’électricité ni un engagement public de financement. C’est un cadre d’aide à la décision.
Ce potentiel n’a rien d’anecdotique. Il reflète une géographie favorable, des vents côtiers réguliers et une façade maritime capable d’alimenter à terme des usages industriels lourds. Le gouvernement le sait. Dans son intervention du 16 septembre 2026, le ministère de l’Électricité et de l’Énergie a insisté sur la nécessité d’un cadre législatif lisible, capable de rassurer les investisseurs sans enfermer l’État dans une technologie unique.
La Banque mondiale projette aussi, dans son scénario de déploiement à grande échelle, jusqu’à 6,7 milliards de dollars de salaires cumulés d’ici 2050 et une baisse de 530 millions de tonnes de CO₂ sur 25 ans dans la production électrique. Ces chiffres dessinent une promesse industrielle et climatique. Ils restent cependant conditionnés à une montée en puissance régulière, à des ports adaptés, à des chaînes d’approvisionnement locales et à un droit maritime opérationnel.
Gagasi, premier test grandeur nature
Le cas le plus avancé porte le nom de Gagasi. Lancé en 2022 au large de Richards Bay, le projet réunit Genesis Eco-Energy Developments et Hexicon au sein de GenesisHexicon. Il est annoncé à 800 MW. Le site de la coentreprise évoque désormais une capacité de 810 MW et confirme une localisation au large de Richards Bay, sur la côte nord-est. Cette différence marginale illustre surtout un projet encore en phase de maturation, pas un parc déjà verrouillé.
Son parcours dit beaucoup des limites actuelles. Acer Africa Environmental Consultants, chargé de l’étude d’impact, a indiqué que la demande d’autorisation environnementale avait été retirée l’an dernier. Selon son directeur général, cité par Reuters et repris par plusieurs médias spécialisés, cette décision répondait à une révision technique du projet, avec un passage de turbines flottantes à des turbines ancrées au fond marin, pour des raisons techniques et non environnementales. Le bureau dit ne pas connaître l’état actuel du dossier.
Hexicon n’a pas commenté publiquement à Reuters dans cette séquence, tandis que Genesis Eco-Energy a annoncé une mise à jour ultérieure. L’information importante, pour le pays, n’est pas seulement le retard. C’est le fait qu’aucun projet offshore n’a encore franchi toutes les étapes qui mènent à une autorisation complète puis à un financement de chantier. Le premier parc en mer reste donc un symbole de potentiel, pas encore un équipement du réseau.
Le vrai verrou : le droit, pas le vent
Le cœur du blocage est réglementaire. L’Afrique du Sud ne dispose toujours pas d’un mécanisme clair permettant d’accorder à un développeur des droits exclusifs sur une zone maritime. Les textes sur la location des fonds marins n’ont pas abouti, et l’éolien offshore ne figure pas encore dans le plan électrique national en vigueur, l’Integrated Resource Plan, qui sert de boussole à l’expansion du système électrique.
Autrement dit, la ressource existe, mais la chaîne institutionnelle reste incomplète. Le ministère peut cartographier, la Banque mondiale peut modéliser, les promoteurs peuvent préparer, mais sans règles d’exclusivité des sites, sans calendrier d’autorisations et sans articulation claire avec la planification nationale, aucun investisseur ne peut sécuriser un projet marin de plusieurs milliards de rands. La banque de projets n’est pas la banque des terrains. En mer, c’est encore plus vrai.
Le coût explique aussi la prudence. Le rapport de la Banque mondiale situe, selon les technologies, le coût de production entre 94 et 126 dollars par MWh au départ, contre environ 32 dollars par MWh pour l’éolien terrestre lors des derniers appels d’offres nationaux. L’écart reste large. Il ne se réduirait sensiblement que dans un scénario de déploiement massif, proche de 40 GW d’ici 2050, avec une cadence annuelle de 2,5 à 3 GW à partir des années 2040.
Pour Pretoria, l’enjeu dépasse la seule production d’électricité. L’éolien offshore peut soutenir l’industrialisation côtière, l’activité portuaire, la maintenance maritime, la fabrication de composants et, à terme, des usages comme l’hydrogène vert sur lesquels le gouvernement communique fortement depuis plusieurs mois. La présidence sud-africaine et le ministère de l’Électricité et de l’Énergie présentent d’ailleurs les renouvelables comme un levier de croissance, d’emplois et de sécurité énergétique.
Ce que l’Afrique du Sud regarde pour toute l’Afrique australe
L’enjeu dépasse les côtes sud-africaines. Si l’Afrique du Sud parvient à faire naître une filière offshore crédible, elle ouvrira une voie pour l’Afrique australe, où les ports, le génie maritime, la construction métallique et les réseaux interconnectés pourraient former une chaîne de valeur régionale. La SADC y verrait un signal utile au moment où plusieurs États cherchent à sécuriser leurs systèmes électriques sans alourdir leur dépendance aux combustibles fossiles.
À l’échelle continentale, le sujet résonne aussi avec la promesse d’une transition pensée depuis l’Afrique et non importée en bloc. Le pays possède des atouts techniques, des institutions capables de planifier et un marché assez grand pour absorber un premier saut industriel. Mais il lui manque encore le maillon qui transforme la ressource en contrat, puis le contrat en chantier. C’est ce passage-là que surveillent désormais les investisseurs, les ingénieurs et les administrations.
Le prochain jalon sera moins une annonce spectaculaire qu’une clarification juridique. Sans ce socle, le vent restera une carte prometteuse. Avec lui, l’Afrique du Sud pourrait faire de ses côtes un nouvel espace de puissance énergétique et industrielle, au moment même où Pretoria cherche à concilier croissance, emploi et décarbonation.