Dans de nombreux pays africains, les hôpitaux ont besoin de bras, mais les budgets publics, eux, ferment encore trop souvent la porte à l’embauche. C’est ce décalage, plus que le seul manque de diplômés, que les ministres africains de la Santé ont décidé d’attaquer à Addis-Abeba.
Le débat dépasse la seule question sanitaire. Il touche la fonction publique, les finances publiques, la qualité des soins dans les villes comme dans les zones rurales, et la capacité des États à retenir leurs propres compétences. À l’échelle continentale, il s’inscrit aussi dans une logique plus large de souveraineté sanitaire, régulièrement portée par l’Union africaine et par le Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique.
Un virage politique assumé à Addis-Abeba
Le 26 août 2026, lors de la 76e session du Comité régional de l’OMS pour l’Afrique, les ministres de la Santé des 47 États membres ont endossé l’Agenda africain pour les personnels de santé 2026-2035. Le texte fixe un cap clair : planifier, former, employer et retenir 3 millions de personnels de santé supplémentaires d’ici à 2035. Il ne s’agit plus seulement d’augmenter les promotions dans les écoles, mais d’aligner la formation sur des postes réellement ouverts et financés.
Ce changement de méthode est important. Pendant des années, les politiques publiques ont surtout mis l’accent sur la production de diplômés. Le nouvel agenda place désormais la création d’emplois, la rétention et la coordination entre ministères au centre du dispositif. L’OMS demande explicitement une action conjointe des portefeuilles de la santé, des finances, du travail, de l’éducation et de la fonction publique.
L’Éthiopie, pays hôte de la session à Addis-Abeba, a d’ailleurs défendu cette lecture. Sa secrétaire d’État à la Santé a appelé à renforcer le financement, l’emploi et la rétention, en soulignant que le problème ne vient pas uniquement du nombre de diplômés, mais aussi du chômage des soignants qualifiés et d’une gestion encore imparfaite du marché du travail.
Des chiffres qui montrent un paradoxe durable
Le diagnostic posé par l’OMS est sévère. En 2024, la Région africaine comptait 5,72 millions de personnels de santé, contre 4,3 millions en 2018. Le stock a donc progressé de 31 % en six ans. Pourtant, cette hausse ne suffit pas. La région n’atteint encore qu’environ 46 % de ses besoins. Sans correction de tendance, la pénurie pourrait dépasser 6 millions de travailleurs de santé d’ici à 2035.
Le rapport 2026 sur la main-d’œuvre de santé en Afrique insiste sur un autre point : le problème n’est pas seulement un déficit de formation, mais une défaillance du marché du travail. Environ 943 000 agents formés seraient au chômage dans la région. L’OMS estime aussi que 27 à 30 % des personnels formés ne trouvent pas d’emploi, alors que la production annuelle de diplômés a dépassé 325 000 en 2024. Autrement dit, les écoles tournent, mais les systèmes de recrutement ne suivent pas au même rythme.
Le déséquilibre touche toutes les catégories. Le rapport note que 46 % des sages-femmes, 58 % des médecins et 69 % des infirmiers nouvellement diplômés étaient sans emploi en 2024. Les chiffres varient selon les pays, mais la tendance est la même : dans plusieurs systèmes de santé, les structures manquent de personnel tandis que les jeunes professionnels restent à l’extérieur des organigrammes.
Ce que cela change pour les États, les hôpitaux et les ménages
Pour les gouvernements, l’enjeu est financier autant qu’administratif. L’OMS estime que combler le déficit demanderait un effort supplémentaire de 4 à 6 dollars par habitant et par an. Le texte parle donc d’un investissement modeste au regard des besoins, mais décisif pour absorber les diplômés, réduire le chômage des soignants et améliorer l’accès aux soins. Le rapport ajoute qu’un dollar investi dans les personnels de santé peut générer jusqu’à 10 dollars de retour économique, avec des bénéfices sociaux encore supérieurs.
Pour les hôpitaux et les centres de santé, la question est très concrète. Quand les recrutements sont gelés, quand les salaires tardent ou quand les carrières sont bloquées, les équipes se fragilisent. Les établissements s’appuient alors sur des bénévoles, sur des contrats précaires ou sur des effectifs incomplets. L’OMS décrit aussi une autre fuite silencieuse : près de 46 % des personnels disent envisager de migrer, attirés par de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail et davantage de perspectives de carrière.
Le nouvel agenda demande donc aux États d’aller plus loin que la simple planification technique. Il pousse à revoir la façon dont les ministères des Finances arbitrent les masses salariales, dont les ministères du Travail encadrent l’embauche et dont les ministères de la Santé projettent les besoins à long terme. C’est particulièrement sensible dans les pays où les hôpitaux publics sont déjà sous tension et où les zones rurales restent moins bien servies que les capitales et les grands centres urbains.
Une question africaine, mais aussi régionale et continentale
Cette décision intervient dans un contexte continental plus large. Depuis plusieurs années, les institutions africaines plaident pour des systèmes de santé plus résilients, moins dépendants des recrutements tardifs ou de l’assistance extérieure. L’Union africaine a déjà placé le renforcement du personnel de santé au cœur de certaines de ses priorités sanitaires, tandis que les organisations régionales, de la CEDEAO à l’IGAD, insistent sur la formation, la mobilité encadrée et la souveraineté sanitaire.
Le signal envoyé à Addis-Abeba est donc politique autant que technique. Les ministres reconnaissent qu’un diplôme seul ne soigne pas un système de santé. Il faut aussi un emploi, un salaire, une affectation, une carrière et un environnement de travail viable. La cible de 80 % de pays alignés sur l’agenda d’ici 2035, la baisse du chômage des personnels de santé à 13 % et l’augmentation de la densité de professionnels à 47 pour 10 000 habitants donnent désormais une feuille de route mesurable.
La suite se jouera dans les budgets nationaux, les lois de finances et les prochains arbitrages ministériels. En Afrique de l’Est, en Afrique de l’Ouest, en Afrique australe comme en Afrique centrale, le même test attend les gouvernements : transformer les écoles de santé en emplois stables, puis ces emplois en soins accessibles. C’est là que se jouera la crédibilité de l’agenda adopté à Addis-Abeba.