Un nouvel outil pour sortir les chantiers du blocage
En République démocratique du Congo, les routes, l’eau et l’électricité ne manquent pas seulement de budgets. Elles manquent aussi d’instruments capables de transformer une priorité politique en projet finançable, puis en ouvrage livré. C’est là que la future banque dédiée aux infrastructures veut entrer en scène : non pas comme une caisse de plus, mais comme une machine à préparer, structurer et attirer des capitaux de long terme.
Le sujet tombe à un moment où Kinshasa cherche à accélérer des programmes déjà engagés. Dans le secteur de l’énergie, la RDC s’est inscrite dans Mission 300, l’initiative portée par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement pour étendre l’accès à l’électricité sur le continent d’ici 2030. Le pays vise 62 % d’accès à l’électricité à cet horizon, contre un niveau encore très éloigné de cet objectif, tandis que la Banque mondiale rappelle que la RDC compte parmi les pays au plus grand nombre de personnes privées d’électricité.
Des besoins massifs, du réseau primaire jusqu’aux quartiers
Le constat de départ est connu, mais il reste sévère. Dans la RDC, près de 65 % de la population n’a pas accès à un service de base d’eau potable, et 84 % n’a pas accès à un assainissement de base. En milieu rural, les écarts sont encore plus forts. La Banque mondiale souligne aussi que ces déficits pèsent directement sur la croissance, la santé et la continuité des services publics.
Le transport raconte la même histoire. Le réseau routier congolais s’étend sur environ 152 400 kilomètres, mais les routes revêtues restent très minoritaires. Un document du Fonds monétaire international cite le chiffre de 2 % de routes asphaltées, ce qui illustre la fragilité d’un territoire immense où la mobilité reste coûteuse pour les ménages comme pour les entreprises. La FAO rappelait déjà que le réseau national était largement dégradé, avec une très faible part de routes en bon état.
Dans ce contexte, une banque d’infrastructures peut jouer un rôle précis : sélectionner les projets, les préparer sur les plans technique, juridique et financier, puis les rendre bancables. L’expression signifie qu’un dossier est suffisamment structuré pour intéresser des investisseurs, des banques ou des partenaires publics. C’est un travail invisible, mais décisif. Sans lui, les projets restent souvent coincés entre l’idée, l’étude et le premier décaissement.
Ce que le gouvernement veut corriger
Le projet a été porté au Conseil des ministres par le ministre des Infrastructures et Travaux publics, John Banza, qui a proposé la mise en place d’une task force interministérielle et technique pour en préparer l’opérationnalisation. Selon les informations publiées par la Primature, cette équipe doit préciser le cadre juridique, l’architecture financière, la gouvernance et les domaines d’intervention de l’institution. Un premier portefeuille de projets aurait déjà été présenté au gouvernement.
Cette séquence s’inscrit dans une ligne déjà visible depuis plusieurs années à Kinshasa : faire des infrastructures un levier central de développement, au même titre que les réformes macroéconomiques. La Primature a récemment mis en avant des échanges avec un consortium financier international pour soutenir des projets structurants dans l’énergie, les transports et les réseaux ferroviaires et portuaires. Le gouvernement cherche donc des montages qui associent l’État, les bailleurs et le secteur privé.
L’idée n’est pas nouvelle en Afrique. Plusieurs pays ont déjà créé des structures publiques ou شبه-publiques pour préparer les investissements, capter les financements concessionnels et limiter la dépendance aux budgets ordinaires. La différence se joue dans la gouvernance. Si la future banque congolaise se contente d’empiler des promesses et des garanties souveraines, elle risque de devenir une institution supplémentaire sans effet réel. Si elle sélectionne des projets solides, avec des règles claires de partage des risques, elle peut au contraire accélérer les travaux utiles.
La vraie bataille : la crédibilité
Le point sensible est là. Une banque d’infrastructures n’est pas un guichet ordinaire. Elle doit arbitrer entre rentabilité, utilité publique et soutenabilité de la dette. En RDC, cet équilibre comptera d’autant plus que les besoins sont énormes dans les transports, l’électricité, l’eau et l’assainissement. Le gouvernement veut donc utiliser les fonds publics comme effet de levier, afin de mobiliser plusieurs fois leur montant auprès d’investisseurs privés et d’institutions financières.
Mais l’effet de levier ne fonctionne que si les projets sont bien préparés. Une route mal conçue, une centrale sans acheteur fiable, ou un réseau d’eau sans modèle d’exploitation clair ne convainquent ni les banques ni les fonds d’investissement. La future institution devra donc faire ce que beaucoup de ministères peinent à assurer seuls : aligner les études, la passation des marchés, les garanties et les calendriers de mise en œuvre.
Pour les Congolais, l’enjeu est concret. À Kinshasa comme dans les provinces, l’état des réseaux de base se traduit par des heures perdues dans les embouteillages, des coupures d’électricité, des coûts logistiques élevés et une eau encore trop souvent difficile d’accès. Les entreprises formelles y perdent en compétitivité. L’économie informelle, elle, paie en temps, en énergie et en risques sanitaires. Une banque d’infrastructures n’améliorera pas tout, mais elle peut réduire la distance entre un besoin identifié et un financement effectivement débloqué.
Une portée qui dépasse Kinshasa
La portée du projet dépasse la seule RDC. En Afrique centrale, où les corridors transfrontaliers, les réseaux énergétiques et les chaînes logistiques restent fragmentés, la capacité à structurer de gros projets intéresse aussi les partenaires régionaux. Elle compte pour la Communauté de développement d’Afrique australe, dont la RDC est membre, mais aussi pour les institutions continentales qui poussent à davantage d’intégration économique et de financement privé des infrastructures.
À l’échelle panafricaine, le dossier rejoint un débat de fond : comment financer les infrastructures sans enfermer les États dans une dépendance permanente aux budgets publics et aux aides extérieures. Mission 300, les programmes de la Banque mondiale sur l’eau et les projets de transport soutenus en RDC montrent tous la même logique. Le continent ne manque pas de priorités. Il manque souvent de véhicules capables de transformer ces priorités en actifs durables. La future banque congolaise sera jugée sur cette seule question : saura-t-elle rendre les projets crédibles assez vite pour que l’argent suive ?