Quand un groupe automobile remonte jusqu’aux mines

Dans l’automobile, la bataille ne se joue plus seulement à l’usine ou au showroom. Elle se joue aussi en amont, dans les métaux qui entrent dans les moteurs électriques, les aimants et les batteries. C’est ce virage que Toyota Tsusho, la maison de commerce du groupe Toyota, est en train d’amorcer en Afrique australe, avec la Namibie comme point d’ancrage.

Le mouvement est révélateur d’une tendance plus large. Les industriels cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, mais ils savent aussi qu’en Afrique, la valeur ne se limite plus à l’extraction brute. Plusieurs États du continent, dont la Namibie, poussent désormais vers davantage de transformation locale, afin de capter plus d’emplois, plus de fiscalité et plus de savoir-faire.

La Namibie, terrain stratégique pour les terres rares lourdes

Le projet concerné s’appelle Lofdal. Il se situe dans la région de Kunene, au nord-ouest de la Namibie. Les terres rares lourdes qui y sont présentes, notamment le dysprosium et le terbium, comptent parmi les intrants clés des aimants permanents utilisés dans les moteurs de véhicules électriques. JOGMEC, l’agence japonaise dédiée aux métaux et à la sécurité énergétique, rappelle que le projet est suivi depuis 2020 avec Namibia Critical Metals et qu’il a déjà franchi plusieurs étapes techniques, dont une étude de préfaisabilité publiée en janvier 2026.

Le 18 mars 2026, Toyota Tsusho a confirmé son entrée dans le projet comme partenaire de développement conjoint. L’entreprise a précisé qu’elle reprenait une partie de l’option détenue par JOGMEC et qu’elle participerait à l’étude de faisabilité définitive, avec l’objectif d’un futur approvisionnement pour le Japon. JOGMEC a, de son côté, indiqué que le choix de Toyota Tsusho résultait d’un appel concurrentiel.

En parallèle, le calendrier s’est accéléré. Le 11 juin 2026, Namibia Critical Metals a annoncé le lancement de la phase suivante de l’étude de faisabilité définitive. Le 20 juillet 2026, le comité de gestion du projet a approuvé jusqu’à environ 11 millions de dollars canadiens de financement supplémentaire pour avancer les travaux techniques, avec l’ambition de produire, à terme, des carbonates de terres rares légères et lourdes plutôt que de simples concentrés miniers.

Ce que Toyota Tsusho gagne, et ce que la Namibie attend

Pour Toyota Tsusho, l’intérêt est double. D’abord, le groupe consolide une présence déjà ancienne sur le continent. Son pôle Afrique dit couvrir les 54 pays africains avec plus de 23 000 employés, et il s’appuie sur CFAO, devenu sa filiale à 100 % en 2016, pour la distribution, l’entretien, l’assemblage et d’autres services liés à la mobilité. Ensuite, le groupe remonte désormais la chaîne de valeur, du commerce automobile vers les matières premières stratégiques.

Cette évolution n’est pas anodine. L’Afrique a longtemps été vue, dans les chaînes de valeur mondiales, comme un débouché de consommation ou une base logistique. Ici, la logique change. Toyota Tsusho ne se contente plus de vendre des véhicules ou des pièces via son réseau africain. Le groupe entre dans un projet minier africain pour sécuriser une ressource essentielle à la mobilité électrique. C’est une manière de relier l’aval commercial à l’amont industriel.

Pour la Namibie, l’enjeu est différent. Le pays cherche depuis plusieurs années à capter plus de valeur sur ses minerais stratégiques. La stratégie nationale de valorisation minérale et les travaux soutenus par l’UNCTAD insistent sur la transformation locale, la diversification industrielle et les chaînes de valeur liées aux métaux de la transition énergétique. Lofdal s’inscrit dans cette logique. Le projet ne se limite plus à l’exportation d’un minerai brut. Il vise aussi, à terme, des produits intermédiaires fabriqués sur place.

Sur le terrain, les retombées ne seront pas les mêmes pour tous. Pour l’État namibien, la question porte sur les recettes, le contenu local et la montée en compétence de l’écosystème minier. Pour les communautés de Kunene, l’enjeu est plus concret encore : emplois directs et indirects, accès aux marchés de sous-traitance, infrastructures et garanties environnementales. Pour les grands groupes, il s’agit surtout de sécuriser le risque géologique, financier et industriel sur le long terme.

Une pièce d’un échiquier africain et mondial plus large

Le dossier Lofdal dépasse la Namibie. Il dit quelque chose de la nouvelle géographie des matières premières critiques. Dans plusieurs pays africains, la question n’est plus seulement de savoir qui extrait, mais qui finance, qui transforme et qui achète. Les États veulent éviter de rester au bas de la chaîne. Les industriels, eux, cherchent à réduire leur dépendance à des fournisseurs dominants et à des marchés devenus plus volatils.

Le Japon a lui-même clarifié sa stratégie. JOGMEC explique que le projet de Kunene doit renforcer l’approvisionnement stable du pays en terres rares lourdes. L’agence japonaise souligne aussi qu’elle détient déjà une option de 40 % sur le projet, avec des paliers d’investissement supplémentaires. Cela montre que Tokyo ne mise pas seulement sur un partenariat commercial, mais sur un dispositif d’accès sécurisé aux matières premières.

La suite dépendra surtout de deux horizons. Le premier est industriel : la décision finale sur la viabilité commerciale est attendue au cours de l’exercice fiscal 2026 du côté japonais, tandis que d’autres jalons techniques restent en cours. Le second est géopolitique : plus la demande mondiale pour les terres rares lourdes s’intensifie, plus les projets africains bien structurés deviennent recherchés. La Namibie veut en tirer parti sans se contenter d’un rôle de fournisseur de matière première. Toyota Tsusho, elle, cherche à faire de ce gisement un maillon durable de sa chaîne de valeur.