Quand le football mondial se crispe, l’Afrique doit choisir entre influence et exigence

Dans les bureaux des fédérations africaines, le débat ne porte pas seulement sur un homme. Il touche aussi à une question plus large : comment peser au sommet du football mondial sans confondre soutien politique, accès aux ressources et exigence de gouvernance ? La crise actuelle autour de Gianni Infantino révèle cette tension au grand jour. Elle met aussi en lumière une réalité simple : les voix africaines comptent, mais elles n’ont pas toutes la même ligne.

Le sujet intervient alors que la Coupe du monde 2026 approche, avec 9 places directes et 1 barrage réservés à la Confédération africaine de football (CAF), et alors que la FIFA a déjà confirmé que l’élection présidentielle pour le mandat 2027-2031 se tiendra au 77e Congrès en 2027. Autrement dit, les rapports de force de l’année en cours préparent déjà l’après-2027.

Une fracture nette entre l’Europe du Nord, l’Europe institutionnelle et le bloc africain

La Fédération norvégienne de football, emmenée par sa présidente Lise Klaveness, a décidé de demander la démission de Gianni Infantino après une réunion de ses instances, selon une prise de position rendue publique à Oslo. Klaveness a estimé que le président de la FIFA ne disposait plus de la confiance institutionnelle nécessaire pour diriger l’instance mondiale de manière stable dans la période actuelle. La Norvège n’en est pas à sa première prise de distance : sa fédération a déjà soutenu des démarches éthiques visant la gouvernance du patron de la FIFA ces derniers mois.

Dans le même temps, la CAF a pris une direction inverse. Réunie le 29 avril 2026 à Vancouver, au Canada, elle a annoncé que ses associations membres soutenaient unanimement la réélection de Gianni Infantino pour 2027-2031. Dans son communiqué, la confédération africaine précise toutefois que le respect de la gouvernance, des procédures régulières et de la transparence reste « essentiel et non-négociable ». Cette nuance compte : elle montre un soutien politique, mais aussi une mise en garde institutionnelle.

L’UEFA, elle, a durci le ton en août 2026 après l’abandon du projet de vente de parts des revenus futurs de la Coupe du monde à des investisseurs privés. L’agence AP a rapporté que l’instance européenne menace FIFA de poursuites, tandis que d’autres médias européens ont évoqué la possibilité d’un boycott de compétitions mondiales si la ligne de fracture persistait. Le conflit n’est donc pas seulement personnel ; il est devenu structurel.

Pourquoi l’Afrique reste un acteur clé du dossier Infantino

La position africaine ne se comprend qu’en regardant la place du continent dans l’économie politique du football mondial. La CAF regroupe 54 associations membres, soit le plus grand bloc derrière l’UEFA. C’est donc un réservoir de voix décisif dans toute bataille électorale à la FIFA. Le continent est aussi l’un des principaux bénéficiaires des programmes de développement financés par Zurich. La FIFA indiquait en octobre 2025 que ses investissements dans le football africain avaient dépassé 1,06 milliard de dollars entre 2016 et septembre 2025, avec une projection à 1,28 milliard de dollars d’ici la fin de 2026.

Ces montants ne relèvent pas de la rhétorique. Ils pèsent sur les centres techniques, les compétitions de jeunes, les arbitrages, les infrastructures et les budgets de fédérations qui manquent souvent de marges. En Afrique, la FIFA n’apparaît pas seulement comme une instance lointaine ; elle est aussi un financeur concret, parfois indispensable. C’est ce qui explique, en partie, la prudence de plusieurs dirigeants africains lorsqu’une crise éclate au sommet.

Pour autant, cette dépendance financière ne suffit pas à résumer la position du continent. La CAF rappelle dans sa propre communication qu’elle attend de la gouvernance, des procédures régulières et de la transparence. Cette ligne traduit une lecture africaine du dossier : le football du continent veut des moyens, mais il veut aussi des règles stables et prévisibles. Dans un environnement où les budgets sont souvent fragiles, la crédibilité institutionnelle devient une ressource aussi importante que les transferts financiers.

Ce que la crise change concrètement pour les fédérations

Pour les dirigeants, l’enjeu est double. D’un côté, il faut préserver l’accès aux programmes de développement, aux compétitions et aux futurs arbitrages de répartition. De l’autre, il faut éviter d’être perçus comme simples relais d’un pouvoir central contesté. Les fédérations qui s’expriment aujourd’hui jouent donc une partie délicate : elles cherchent de l’influence dans l’architecture mondiale tout en protégeant leur légitimité nationale.

Pour les joueurs, les clubs et les supporteurs, le sujet semble lointain, mais il ne l’est pas. Les débats sur la gouvernance finissent souvent par toucher les calendriers, les indemnités de solidarité, les aides aux compétitions locales et la place réservée aux équipes nationales dans les grandes réformes. Quand l’UEFA menace de boycotter, quand une fédération nordique demande une démission, et quand la CAF renouvelle son appui, ce sont trois visions du football mondial qui se heurtent. L’une insiste sur la rupture avec un mode de gouvernance jugé trop centralisé. Une autre mise sur la continuité. La troisième tente de garder l’accès aux ressources tout en rappelant qu’aucun soutien ne vaut blanc-seing.

Une bataille d’influence qui dépasse largement le seul nom d’Infantino

Le dossier est désormais continental. Il engage l’UEFA, la CAF et, plus largement, la manière dont la FIFA distribue le pouvoir entre ses membres. Il dira aussi beaucoup de la capacité des fédérations africaines à transformer leur poids numérique en poids politique réel. La prochaine séquence importante se jouera au Congrès de 2027, lorsque sera tranchée la question du prochain mandat présidentiel. D’ici là, chaque communiqué, chaque boycott annoncé et chaque soutien réaffirmé pèsera dans l’équilibre général.

Au fond, la crise actuelle montre que le football africain n’est pas un simple bénéficiaire des décisions prises ailleurs. Il est un acteur de ces décisions. C’est précisément pour cela que sa position sur Gianni Infantino est observée de près. Entre solidarité financière, rapport de force électoral et exigence de gouvernance, le continent avance sur une ligne étroite. Et cette ligne pourrait compter lourd dans la suite de la bataille pour le contrôle du football mondial.