Un recul mondial qui masque une fracture plus nette
À l’échelle planétaire, la faim recule à peine. Mais derrière cette amélioration statistique, une bascule s’installe : l’Afrique concentre désormais le plus grand nombre de personnes sous-alimentées au monde. Le signal est fort. Il rappelle qu’un indicateur global peut s’améliorer tout en laissant se creuser, dans certaines régions, des fragilités plus profondes et plus durables.
Le dernier rapport sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde indique qu’en 2025, environ 645 millions de personnes ont souffert de la faim, soit 7,8 % de la population mondiale. C’est moins qu’en 2024, où le chiffre atteignait 673 millions, et moins qu’en 2022, mais la trajectoire reste insuffisante pour atteindre l’objectif « Faim zéro » d’ici 2030.
Le message des agences des Nations unies est donc double. Oui, le monde progresse. Non, il ne progresse pas assez vite, ni de façon équilibrée. Et c’est précisément en Afrique que cette asymétrie devient la plus visible, alors que la démographie y avance plus vite que la production alimentaire, les infrastructures et les filets de protection.
L’Afrique au centre du diagnostic
Le rapport a été présenté à Addis-Abeba, en Éthiopie, première ville africaine à accueillir la publication annuelle de ce document commun à la FAO, au FIDA, à l’UNICEF, au PAM et à l’OMS. Ce choix n’est pas qu’un symbole : il souligne que le centre de gravité de la faim mondiale se déplace vers le continent où la pression démographique reste la plus forte.
Les chiffres donnent la mesure du basculement. En Afrique, 309 millions de personnes étaient sous-alimentées en 2025, selon les estimations des Nations unies. Le continent représente désormais, en valeur absolue, la plus grande population touchée par la faim, devant l’Asie. La différence tient à deux dynamiques qui avancent en sens inverse : une croissance démographique rapide en Afrique, et des gains économiques plus rapides dans plusieurs pays asiatiques.
Le président du FIDA, Alvaro Lario, a résumé ce changement d’époque lors de la présentation du rapport : les progrès existent, mais ils restent lents. Il a aussi insisté sur la nécessité d’investissements structurels dans la production locale, le stockage et la distribution. Ce cadrage rejoint une réalité connue des gouvernements africains : sans routes, silos, énergie, irrigation et logistique, l’abondance agricole potentielle reste mal transformée en sécurité alimentaire réelle.
Ce que disent les faits, au-delà du chiffre brut
Le recul mondial de la faim s’explique surtout par des améliorations en Asie et en Amérique latine, alors que l’Afrique reste sous forte tension. Le rapport de 2026 publié par les agences onusiennes indique aussi que plus de la moitié de la population africaine, soit 56,6 %, a été touchée par une insécurité alimentaire modérée ou sévère en 2025. Cela veut dire qu’au-delà des cas de sous-alimentation chronique, des dizaines de millions de familles vivent avec des repas réduits, irréguliers ou nutritionnellement pauvres.
Autre point clé : l’accès à une alimentation saine reste hors de portée pour une très large part de la population mondiale. Les agences onusiennes estiment qu’en 2024, 2,6 milliards de personnes n’avaient toujours pas les moyens de s’offrir une alimentation saine. Dans les pays à faible revenu, la situation est plus sévère encore. Ce facteur pèse directement sur les ménages urbains modestes, les travailleurs informels et les familles rurales qui achètent une partie de leur nourriture au marché.
Le rapport maintient aussi un avertissement de fond : si les tendances actuelles se poursuivent, environ 512 millions de personnes pourraient encore souffrir de sous-alimentation chronique en 2030, dont près de 60 % en Afrique. Autrement dit, le continent ne fait pas seulement face à une crise présente. Il porte aussi la charge principale du risque futur.
Conflits, financement et arbitrages publics
La faim ne progresse pas seulement là où il manque de pluie. Elle s’aggrave aussi là où les conflits détruisent les récoltes, déplacent les populations ou empêchent l’acheminement des vivres. Les agences onusiennes citent les chocs liés aux guerres, aux crises énergétiques, aux extrêmes climatiques et au recul de certains financements humanitaires comme des menaces directes sur les progrès récents.
Ce diagnostic parle à plusieurs sous-régions africaines. Dans la Corne de l’Afrique, la Somalie reste sous pression, avec des millions de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire aiguë. En Afrique de l’Ouest et du Centre, les agences humanitaires préviennent que des dizaines de millions de personnes pourraient traverser la soudure 2026 en situation critique. En Afrique centrale, la République démocratique du Congo illustre aussi la combinaison entre conflit, déplacements et malnutrition.
Pour les gouvernements, l’enjeu est donc budgétaire autant que productif. Investir dans l’agriculture locale ne signifie pas seulement produire davantage. Il faut aussi protéger les chaînes d’approvisionnement, réduire les pertes post-récolte, renforcer les stocks stratégiques, sécuriser les corridors et soutenir le pouvoir d’achat. Sans cela, les ménages urbains subissent la hausse des prix, tandis que les producteurs ruraux restent exposés aux mauvaises saisons, aux coûts de transport et au manque d’accès au crédit.
Une alerte continentale, pas seulement humanitaire
La portée du rapport dépasse la seule urgence alimentaire. Elle renvoie à la souveraineté économique, à la stabilité sociale et à la crédibilité des agendas régionaux, qu’il s’agisse de la Zone de libre-échange continentale africaine ou des stratégies agricoles portées par les communautés économiques régionales. Un marché continental ne peut pas tenir ses promesses si les pays restent dépendants d’importations chères, de chaînes logistiques fragiles et de systèmes de production trop vulnérables aux chocs.
Le prochain test sera politique autant que technique. Les gouvernements africains devront arbitrer entre dépenses d’urgence et investissements de long terme, alors même que les besoins humanitaires continuent de croître. Le rapport rappelle que la faim n’est pas une fatalité africaine. Elle est le résultat de choix de financement, d’infrastructures inachevées, de conflits persistants et d’une démographie plus rapide que les réformes. C’est là que se joue désormais une grande partie du combat mondial contre la faim.