Des paiements qui restent trop souvent prisonniers des circuits lents

Entre Dakar et les autres capitales de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, le sujet n’est pas seulement technique. Il touche le coût réel d’un virement, la vitesse d’un règlement et, au bout de la chaîne, la capacité des entreprises à commercer sans immobiliser inutilement leur trésorerie. Dans une région où les échanges intra-africains restent freinés par les correspondants bancaires hors du continent, chaque minute gagnée sur un paiement compte. Le Système panafricain de paiement et de règlement, ou PAPSS, a justement été conçu pour réduire cette dépendance et permettre des règlements en monnaies locales.

La BCEAO avance dans ce dossier avec prudence. Elle prépare un pilote de six mois avec plus de 80 banques commerciales de l’UEMOA, mais elle compte y tenir un rôle d’observateur, non de participant direct. Cette position traduit une logique de contrôle réglementaire. Avant d’ouvrir plus largement la porte, la banque centrale veut vérifier la conformité du dispositif avec les règles de l’Union et la solidité des intégrations techniques.

Une architecture régionale déjà en mouvement

Le chantier s’inscrit dans un environnement monétaire particulier. L’UEMOA réunit huit pays d’Afrique de l’Ouest autour de la BCEAO, dont le siège est à Dakar. À l’est du continent, la Zone de libre-échange continentale africaine, ou ZLECAf, sert de cadre politique au développement du commerce intra-africain. Le PAPSS s’est greffé à cette ambition en reliant banques centrales, banques commerciales, prestataires de paiement et fintechs dans une même infrastructure de règlement.

Le calendrier régional montre aussi que l’espace francophone africain accélère. La Banque des États de l’Afrique centrale, la BEAC, a officialisé son adhésion au PAPSS au mois de juillet 2026, selon ses communications publiques, après plusieurs mois de préparation. La CEMAC, qui regroupe six pays d’Afrique centrale, devient ainsi un point d’ancrage supplémentaire pour le système. La convergence entre la CEMAC et l’UEMOA donne au PAPSS une profondeur nouvelle en zone franc.

Ce que prépare la BCEAO, et pourquoi elle temporise

Lors du Séminaire des journalistes économiques de l’UMOA, à Dakar, la BCEAO a expliqué qu’elle n’était pas encore engagée dans le PAPSS comme opérateur, mais comme observateur. L’idée est simple : tester d’abord, valider ensuite. À ce stade, les accords techniques et commerciaux avec les banques concernées et avec les responsables du système restent en finalisation. Le pilote devrait durer six mois, mais sa date de démarrage n’a pas été annoncée publiquement à ce moment-là.

Le format retenu n’a rien d’anecdotique. Faire entrer plus de 80 banques dans un essai régional suppose de régler des questions très concrètes : interopérabilité des systèmes, modalités de règlement, gestion des risques, traitement des devises et conformité aux règles de change. La BCEAO veut éviter qu’un outil pensé pour accélérer les paiements ne crée de nouveaux blocages réglementaires dans une union monétaire où les transactions transfrontalières restent fortement encadrées.

Le contraste est net avec la trajectoire déjà engagée sur le marché domestique. La Plateforme interopérable du système de paiement instantané, ou PI-SPI, a été lancée par la BCEAO le 30 septembre 2025 à Dakar. En août 2024, la banque centrale indiquait déjà que 90 institutions participaient à sa phase pilote, dont 67 banques, 9 établissements de monnaie électronique et 14 systèmes financiers décentralisés. En juin 2026, elle a prolongé les délais de connexion : les banques, établissements de monnaie électronique et établissements de paiement disposent désormais jusqu’au 30 septembre 2026, et les institutions de microfinance jusqu’au 30 juin 2027.

Le PAPSS, outil d’intégration mais aussi test de souveraineté opérationnelle

Le PAPSS a été développé par Afreximbank avec la Commission de l’Union africaine et le secrétariat de la ZLECAf. Son principe est d’effectuer des paiements transfrontaliers rapides en monnaies locales, sans faire passer chaque opération par le dollar ou l’euro ni par une chaîne de correspondants bancaires hors d’Afrique. Le système indique traiter les transferts en moins de deux minutes et revendique un réseau en expansion de banques centrales, banques commerciales, fintechs et autres intermédiaires.

Les chiffres disponibles évoluent vite. Dans un document de couverture publié en juin 2026, PAPSS dit relier plus de 270 institutions financières dans 15 pays africains, avec 170 institutions supplémentaires accessibles via son réseau étendu. Sur son site, le système met aussi en avant une présence croissante sur le continent, avec de nouveaux entrants annoncés en 2025 et 2026, dont le Maroc, l’Algérie et un partenariat au Kenya. Cela montre une montée en charge réelle, même si la couverture reste encore inégale selon les sous-régions.

Pour les banques de l’UEMOA, l’enjeu dépasse la seule vitesse des virements. Un accès plus direct au PAPSS peut réduire certaines frictions liées aux correspondants extérieurs, alléger des coûts de transaction et retenir davantage de valeur dans les circuits africains. Pour les petites et moyennes entreprises, le bénéfice attendu est plus concret encore : moins d’attente, moins d’incertitude sur le règlement, et une meilleure visibilité sur la trésorerie. Pour les autorités, en revanche, l’ouverture du système exige une surveillance étroite des flux, des risques de conformité et des règles de règlement en devises.

Ce que l’on peut attendre pour l’UEMOA et au-delà

L’intérêt continental du dossier tient à la rencontre de trois dynamiques. D’abord, la montée en puissance d’un outil panafricain de paiement. Ensuite, la consolidation de briques régionales comme PI-SPI en Afrique de l’Ouest. Enfin, l’entrée progressive de la CEMAC dans le même écosystème. Si la BCEAO poursuit son évaluation et si le pilote confirme la compatibilité du PAPSS avec le cadre de l’UEMOA, l’espace francophone africain pourrait disposer d’un couloir de paiement transfrontalier plus lisible et plus rapide.

Reste une réalité simple : la technologie seule ne suffit pas. Dans les systèmes de paiement, la réussite dépend autant des interfaces informatiques que de la confiance entre banques centrales, du rythme de l’harmonisation réglementaire et de la capacité des établissements à se connecter sans rupture de service. C’est pourquoi la prudence de la BCEAO n’a rien d’un retard. Elle ressemble plutôt à une phase de verrouillage méthodique avant une éventuelle montée en charge.

À court terme, le point de surveillance est clair : le pilote annoncé par la BCEAO, l’extension effective de PI-SPI dans l’UEMOA et l’intégration des banques de la CEMAC au PAPSS doivent désormais être observés ensemble. C’est là que se jouera, concrètement, la prochaine étape de l’intégration des paiements africains.