Une dorsale discrète, mais décisive pour vingt pays

Quand une liaison internationale gagne en capacité, ce n’est pas seulement une affaire d’ingénieurs. C’est une question de coût du trafic, de stabilité des services numériques et de marge de manœuvre pour les économies qui dépendent de la connexion extérieure. Sur la côte atlantique africaine, le câble ACE reste l’une des artères les plus sensibles de cet écosystème. Il relie l’Europe, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique australe, couvre 17 000 km et dessert 20 pays, directement ou via des liaisons terrestres, selon les informations publiées par l’exploitant du système.

Le système a été lancé en décembre 2012. Il a ensuite été prolongé jusqu’en Afrique du Sud en 2021, ce qui a porté sa capacité de conception à 20 Tb/s et permis des accès à 100 Gb/s. La nouvelle étape annoncée aujourd’hui consiste non pas à remplacer le câble sous-marin, mais à moderniser les équipements de transmission au sol pour faire circuler davantage de données sur une même infrastructure. Cette logique d’optimisation est devenue centrale sur les réseaux sous-marins, alors que la demande grimpe avec la vidéo, le cloud et les usages mobiles.

La capacité progresse, mais la vulnérabilité reste physique

Le consortium ACE a choisi l’équipementier américain Ciena pour cette montée en débit. D’après le communiqué publié par Ciena, l’objectif est de renforcer le système existant avec sa technologie WaveLogic 6 Extreme, tout en réduisant les migrations complexes de trafic. L’opérateur parle d’une évolution capable d’accompagner la demande croissante de connectivité résiliente entre l’Afrique et l’Europe. Le document public ne précise pas ici le détail financier de l’opération, mais il confirme l’orientation technique : tirer plus de performance d’une infrastructure déjà déployée.

Cette actualisation arrive dans un contexte où plusieurs marchés ouest-africains savent déjà ce que coûte une panne de câble. Le 14 mars 2024, l’autorité des communications du Ghana a signalé des ruptures simultanées sur ACE, MainOne, SAT-3 et WACS. Le régulateur a alors fait état de pertes de capacité de 90 % sur ACE, de 100 % sur SAT-3 et d’une perte totale de 1 596,6 Gbps pour le pays. Il a aussi précisé que l’incident touchait plusieurs pays, pas seulement le Ghana.

Les réparations ont pris plusieurs semaines. Le même régulateur a indiqué, le 22 mai 2024, que les quatre câbles touchés avaient été réparés, avec un retour progressif à la pleine capacité. Il a ajouté que les points de rupture se situaient au niveau d’un canyon sous-marin au large d’Abidjan, dans une zone appelée Le Trou Sans Fond Canyon. Ce rappel est important : sur les câbles sous-marins, la capacité commerciale et la résilience physique sont deux sujets distincts. On peut moderniser la transmission sans supprimer les risques liés à la mer.

Ce que change l’opération pour l’Afrique de l’Ouest

La modernisation d’ACE devrait compter d’abord pour les pays où la dépendance à ce câble reste forte, notamment la Gambie, la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone, selon le système ACE lui-même. Dans ces marchés, la moindre fragilité sur la liaison internationale peut se traduire par une hausse de latence, des coupures, ou un renchérissement du trafic de secours. Pour les opérateurs, la question est commerciale. Pour les usagers, elle est quotidienne : appels, paiements mobiles, plateformes publiques, commerce en ligne, accès aux services cloud.

Le sujet dépasse aussi le seul cas d’ACE. L’Union internationale des télécommunications rappelle que les principales vulnérabilités des câbles sous-marins tiennent surtout aux activités humaines accidentelles, comme la pêche et l’ancrage, puis aux aléas naturels, notamment les séismes, les glissements sous-marins et les tsunamis. L’UIT souligne aussi que les contraintes réglementaires, l’âge des infrastructures et la disponibilité limitée des navires de réparation peuvent allonger les délais de remise en service. Autrement dit, augmenter la capacité sans renforcer la protection, la maintenance et les routes de secours ne suffit pas.

La réponse institutionnelle progresse cependant. Après les perturbations de 2024, l’autorité ghanéenne a demandé aux opérateurs de présenter leurs plans de redondance et d’entretenir des liaisons de secours avec des câbles ne débarquant pas dans le pays. Cette exigence va dans le sens des recommandations internationales : multiplier les itinéraires, limiter la dépendance à une seule voie et réduire l’impact des coupures sur les services essentiels.

Une question continentale, au-delà du seul Atlantique

Au fond, le dossier ACE dit beaucoup de la transition numérique africaine. Le continent ne manque pas d’usages ni de demande. Il manque souvent de redondance, de maintenance rapide et d’architecture suffisamment distribuée. Les câbles sous-marins sont donc devenus des infrastructures stratégiques, au même titre que les routes, les ports ou les interconnexions électriques. Quand ils fonctionnent, ils se font oublier. Quand ils tombent, l’économie numérique entière ralentit.

La portée est aussi régionale. Les pays reliés par ACE, ou qui dépendent de ses capacités indirectes, observent de près tout renforcement du système, car il conditionne une partie des échanges avec l’Europe et des interconnexions ouest-africaines. À l’échelle panafricaine, le signal est clair : les prochains gains de souveraineté numérique passeront moins par l’annonce de nouveaux câbles que par la combinaison de trois leviers, la capacité, la redondance et la réparation rapide. C’est là que se jouera, dans les prochains mois, la différence entre une simple promesse de débit et une connectivité réellement fiable.