Un corridor atlantique qui dépasse le seul dossier énergétique
Pour Rabat, le gazoduc Nigeria-Maroc n’est plus seulement une idée d’ingénieurs. C’est devenu un instrument de diplomatie, de financement et de positionnement régional. Le projet avance lentement, mais il continue d’agréger des États, des institutions et des intérêts très différents autour d’une même promesse : mieux relier le golfe de Guinée, l’Afrique de l’Ouest et l’Europe par une infrastructure énergétique de très grande échelle.
Cette séquence intervient dans un espace ouest-africain déjà traversé par d’autres chantiers structurants, comme le gazoduc ouest-africain et les projets électriques régionaux. La CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, veut y voir un outil d’intégration et de sécurité énergétique. Le Maroc, lui, cherche à consolider sa place de corridor entre l’Atlantique africain et le marché européen. Le Nigeria, premier détenteur africain de réserves gazières prouvées, y projette un débouché supplémentaire pour une ressource stratégique encore sous-exploitée à l’échelle nationale et régionale.
Des avancées institutionnelles, puis la question décisive de l’argent
Le 1er novembre 2024, à Abuja, les ministres de l’énergie et des hydrocarbures des États membres de la CEDEAO, élargis au Maroc et à la Mauritanie, ont adopté la version révisée de l’accord intergouvernemental et de l’accord d’État hôte pour le projet. À cette occasion, le chantier a aussi reçu son nom institutionnel : African Atlantic Gas Pipeline, ou AAGP. La réunion a confirmé que le FEED, le travail d’ingénierie détaillée préalable à la construction, était bien avancé.
En 2025, Rabat a indiqué que les études de faisabilité et la conception préliminaire étaient achevées, avec un tracé optimisé désormais arrêté. Le gouvernement marocain a aussi parlé de la création d’une société dédiée avec Abuja pour préparer la décision finale d’investissement. Le coût du projet est alors resté dans la fourchette de 25 milliards de dollars, avec une capacité annoncée autour de 30 milliards de mètres cubes par an.
La nouvelle séquence, rendue publique en juillet 2026, porte sur le financement. Le Maroc discute avec l’Export-Import Bank of the United States, l’agence américaine de crédit à l’export, et avec la Banque mondiale. L’ambassadeur du Maroc à Washington, Youssef Amrani, a confirmé l’existence de ces échanges, sans détailler les montants ni les instruments envisagés. Dans le même temps, les premiers messages d’institutions américaines et multilatérales restent prudents, et aucun engagement ferme n’a été annoncé à ce stade.
Ce que le projet changerait, pays par pays
Le potentiel du gazoduc ne se limite pas au Nigeria et au Maroc. Le schéma validé par la CEDEAO prévoit un passage par 13 pays ouest-africains, avec des effets très différents selon les territoires traversés. Pour les pays côtiers, l’infrastructure peut offrir un accès plus stable au gaz pour produire de l’électricité, alimenter des industries et soutenir des usages domestiques comme la cuisson propre. Pour les pays enclavés, elle peut renforcer la sécurité d’approvisionnement, à condition que les interconnexions et les tarifs suivent.
Le Maroc mise, de son côté, sur un rôle de plateforme. Le futur réseau doit se raccorder au gazoduc Maghreb-Europe, relié à l’Espagne, ce qui ouvrirait la voie à une partie des volumes vers le marché européen. Les autorités marocaines présentent ce maillon comme un levier industriel, numérique et logistique. Mais la dépendance au financement reste totale tant que la décision finale d’investissement n’est pas signée.
La Mauritanie tient aussi une place importante dans le dispositif. Sa position géographique, entre le Sahel et l’Atlantique, en fait un pays de transit et un partenaire technique attendu. C’est d’ailleurs l’une des prochaines étapes annoncées par les promoteurs : un accord spécifique avec Nouakchott, appelé à être signé plus tard, possiblement en présence du président nigérian. Le calendrier dépendra toutefois des arbitrages politiques, des garanties financières et des études d’impact social et environnemental encore en cours.
Au-delà des gouvernements, le dossier touche des réalités très concrètes. Une meilleure disponibilité du gaz peut aider à stabiliser les réseaux électriques urbains, soutenir les zones industrielles côtières et réduire la pression sur les importations de carburants. Mais il peut aussi susciter des attentes fortes dans les zones rurales traversées, où l’accès aux retombées locales, aux compensations foncières et aux emplois de chantier devient un sujet central.
Une infrastructure stratégique, mais encore exposée aux risques classiques des mégaprojets
Le dossier reste fragile sur trois points. D’abord, la facture. Même à 25 ou 26 milliards de dollars selon les estimations récentes, le projet suppose un montage financier complexe, mêlant fonds propres, crédits export, garanties et prêteurs multilatéraux. Ensuite, la gouvernance. Le partage des responsabilités entre États, opérateurs et sociétés de projet doit encore être verrouillé. Enfin, le calendrier. Les promoteurs évoquent parfois un démarrage des travaux en 2028 et des premières livraisons autour de 2031, mais ces dates supposent encore la signature des accords financiers et réglementaires.
Le projet s’inscrit aussi dans une compétition énergétique plus large sur le continent. Il croise les ambitions algériennes, nigérianes, marocaines et européennes autour des routes du gaz. Il intervient enfin dans un contexte où plusieurs institutions internationales ont revu leurs priorités : sécurité énergétique, industrialisation, transition progressive et financement d’infrastructures régionales. Dans cette équation, le gazoduc Nigeria-Maroc est moins une promesse immédiate qu’un test de capacité pour la coopération africaine à transformer une idée transfrontalière en ouvrage réel.
La suite se jouera donc dans les prochaines signatures. Si l’accord avec la Mauritanie est effectivement finalisé, puis si un paquet financier crédible est bouclé, le projet pourrait passer du langage diplomatique à la phase opérationnelle. À l’inverse, sans bouclage financier, le corridor restera un grand schéma stratégique, utile politiquement, mais encore loin du terrain.