Le Burundi s’apprête à entrer dans un dispositif migratoire controversé : accueillir sur son territoire des personnes expulsées des États-Unis, alors même que des dizaines de milliers de Burundais vivent encore en exil dans la région. L’accord annoncé ouvre de nombreuses questions sur le nombre de personnes concernées, leur statut juridique et les garanties prévues à leur arrivée.
Une décision annoncée sans calendrier ni effectif
Le Burundi a accepté de recevoir des ressortissants de pays tiers renvoyés par les États-Unis, c’est-à-dire des personnes qui ne sont ni américaines ni burundaises et qui pourraient n’avoir jamais vécu au Burundi. L’annonce a été faite le 29 septembre 2026 par Nancy Ninette Mutoni, porte-parole de la présidence burundaise, lors d’une activité officielle à Ngozi.
La responsable a précisé que Bujumbura n’accepterait pas les personnes poursuivies pour des infractions pénales ou soupçonnées de liens avec le terrorisme. Elle n’a toutefois pas indiqué combien de personnes pourraient être transférées, ni à quelle date les premiers arrivants seraient attendus.
Selon les informations disponibles, les autorités burundaises préparent leur hébergement et leur installation au sein de communautés locales. La porte-parole a insisté sur la nécessité d’organiser leur logement, leur alimentation et leur cohabitation avec la population. Ces déclarations ne permettent cependant pas encore de connaître les modalités concrètes de l’accord conclu avec Washington.
Une première opération aurait déjà été envisagée fin septembre. D’après l’Associated Press, un vol transportant environ 70 personnes vers le Burundi, le Rwanda et la République centrafricaine a été annulé après une décision judiciaire américaine. Cette information reste distincte de l’annonce politique de Bujumbura et ne confirme pas, à elle seule, l’arrivée effective de personnes expulsées au Burundi.
Le Burundi au cœur d’une nouvelle politique américaine
La décision burundaise intervient dans un contexte de durcissement de la politique migratoire américaine. L’administration du président Donald Trump cherche à multiplier les expulsions vers des pays tiers lorsque les pays d’origine refusent de reprendre leurs ressortissants ou lorsque leur renvoi direct se révèle difficile.
Plusieurs États africains ont déjà été associés à ce mécanisme, notamment l’Eswatini, le Soudan du Sud, le Liberia et la Guinée équatoriale. Ces accords soulèvent une difficulté centrale : une personne expulsée peut être envoyée dans un pays avec lequel elle n’a aucun lien familial, culturel ou administratif.
Aux États-Unis, des tribunaux ont demandé que les personnes visées puissent être informées de leur transfert et faire valoir les risques de persécution, de torture ou de mauvais traitements. La Cour suprême américaine a ensuite autorisé temporairement la reprise de certaines expulsions vers des pays tiers, dans l’attente d’un examen plus approfondi du dossier.
Pour le Burundi, cette coopération peut renforcer les relations avec Washington. Elle peut aussi ouvrir la voie à un soutien financier ou logistique. Mais aucun montant, aucun mécanisme de financement et aucune garantie publique concernant l’accompagnement des personnes transférées n’ont été détaillés à ce stade.
Une décision sensible dans un pays marqué par l’exil
Le choix de Bujumbura prend une dimension particulière dans un pays qui connaît depuis plusieurs années les effets de l’exil et du retour. Selon les données du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, près de 188 000 réfugiés burundais figurent dans les dispositifs régionaux de réponse humanitaire. Le chiffre inclut des personnes parties du Burundi depuis 2015, ainsi que des réfugiés installés dans la région avant cette période.
Dans le même temps, le Burundi accueille une importante population venue de la République démocratique du Congo. Le HCR faisait état en juin 2026 de plus de 187 000 réfugiés congolais présents sur le territoire burundais. Cette pression s’est accentuée avec les violences dans l’est de la RDC, notamment au Sud-Kivu, où de nouvelles arrivées ont été enregistrées.
Le pays doit donc gérer plusieurs mouvements de population à la fois : le retour progressif de Burundais depuis les pays voisins, l’accueil de réfugiés congolais et, désormais, l’éventuelle installation de personnes expulsées depuis les États-Unis. Ces situations ne relèvent pas des mêmes régimes juridiques. Elles exigent pourtant des moyens pour l’hébergement, la santé, l’état civil, la scolarisation et la protection.
Cette différence sera déterminante pour les communautés locales. Un transfert limité, accompagné par des moyens financiers et des services clairement définis, n’aurait pas le même impact qu’une arrivée collective sans ressources suffisantes. Les effets seraient également différents entre Gitega, capitale politique du Burundi, Bujumbura, principal centre économique, et les zones rurales susceptibles d’accueillir les nouveaux arrivants.
Les garanties qui restent à préciser
La première question concerne le statut des personnes transférées. Seront-elles libres de circuler au Burundi ? Pourront-elles demander l’asile ou contester une mesure de renvoi ultérieure ? Seront-elles placées dans des centres spécifiques ou installées directement auprès de familles et de communautés ?
La deuxième question porte sur l’identification. Le gouvernement burundais affirme vouloir exclure les personnes poursuivies pour des crimes ou liées au terrorisme. Il reste à savoir quelles autorités mèneront les vérifications, sur la base de quelles informations et avec quelles possibilités de recours pour les personnes concernées.
La troisième question concerne le suivi indépendant. La loi burundaise sur les migrations prévoit une protection pour les demandeurs d’asile et les réfugiés. Toutefois, l’application de ces garanties dépendra des procédures mises en place et de la possibilité, pour les organisations nationales et internationales, d’accéder aux personnes transférées.
Le HCR, l’Organisation internationale pour les migrations et les autorités burundaises travaillent déjà ensemble sur le retour et la réintégration de réfugiés burundais. Leur implication dans ce nouveau dispositif serait un indicateur important. Elle permettrait de distinguer un accueil organisé d’un simple transfert de responsabilité entre États.
Un précédent suivi de près en Afrique de l’Est
Le dossier concerne directement la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, qui réunit plusieurs pays de la région autour d’objectifs économiques et politiques communs. Le Burundi devra composer avec ses voisins, en particulier la Tanzanie, le Rwanda, l’Ouganda et la République démocratique du Congo, dans un espace où les déplacements transfrontaliers sont déjà nombreux.
La question pourrait également intéresser l’Union africaine. Le continent accueille déjà la majorité des réfugiés dans des pays voisins de leur territoire d’origine. Les accords d’expulsion vers des pays tiers risquent de déplacer davantage la charge de l’accueil vers des États disposant de ressources limitées.
Pour l’instant, l’annonce burundaise reste générale. Les prochaines étapes seront donc décisives : publication éventuelle de l’accord, nombre de personnes concernées, pays d’origine, financement du dispositif, accès aux services et mécanismes de recours. Tant que ces informations ne seront pas rendues publiques, l’ampleur réelle de l’engagement de Bujumbura restera difficile à mesurer.