Les transferts de la diaspora, un flux devenu stratégique

Dans plusieurs capitales africaines, l’argent envoyé par les familles installées à l’étranger n’est plus un simple appoint. Il soutient les dépenses courantes, amortit les chocs et finance parfois les études, le commerce de quartier ou les travaux agricoles. En 2025, ces envois ont pris une place si grande qu’ils dépassent, à l’échelle des pays à revenu faible et intermédiaire, le total des investissements directs étrangers reçus cette année-là.

Cette montée en puissance dit beaucoup de l’économie africaine contemporaine. Elle révèle la force des diasporas, mais aussi la fragilité de nombreux marchés du travail nationaux, l’insuffisance de certaines protections sociales et le rôle central des corridors financiers entre l’Afrique, l’Europe, le Golfe, l’Amérique du Nord et l’Afrique australe. Les États, eux, regardent désormais ces flux comme un levier de stabilité autant que comme une ressource de développement.

Ce que montre le nouveau panorama continental

Le rapport publié par le FIDA sur les envois de fonds mondiaux indique que les transferts vers les pays à revenu faible et intermédiaire ont atteint 728,6 milliards de dollars en 2025. Le même document signale que l’Afrique a reçu 124,2 milliards de dollars, soit une hausse de 86 % en dix ans. Le FIDA souligne aussi que ces flux restent plus de quatre fois supérieurs à l’aide publique au développement mondiale et supérieurs aux investissements directs étrangers destinés à ces pays.

Sur le continent, l’Égypte arrive en tête avec 41,51 milliards de dollars, devant le Nigeria avec 22,78 milliards et le Maroc avec 13,65 milliards. Viennent ensuite l’Éthiopie, le Kenya, le Zimbabwe, la République démocratique du Congo, le Sénégal, la Tunisie et le Ghana. Cette concentration est décisive : cinq pays seulement captent l’essentiel des flux entrants, ce qui rappelle que la géographie de la diaspora pèse autant que la taille des économies nationales.

Rang Pays Montant 2025
1 Égypte 41,51 milliards de dollars
2 Nigeria 22,78 milliards de dollars
3 Maroc 13,65 milliards de dollars
4 Éthiopie 7,13 milliards de dollars
5 Kenya 5 milliards de dollars
6 Zimbabwe 3,51 milliards de dollars
7 RDC 3,31 milliards de dollars
8 Sénégal 3,26 milliards de dollars
9 Tunisie 3,25 milliards de dollars
10 Ghana 2,42 milliards de dollars

Le même classement place ensuite l’Algérie, la Côte d’Ivoire, l’Ouganda, le Soudan du Sud, la Tanzanie, le Mali, le Liberia, l’Afrique du Sud, le Cameroun et le Niger. Ces montants ne disent pas seulement où la diaspora envoie le plus d’argent. Ils disent aussi où les ménages ont le plus souvent besoin d’un filet de sécurité venu de l’extérieur.

Le rapport insiste sur un autre point : les économies les plus dépendantes ne sont pas toujours les plus grandes récipiendaires en volume. En proportion du produit intérieur brut, la Gambie, le Liberia, les Comores et le Lesotho figurent parmi les cas les plus marquants. Pour ces pays, une hausse ou une baisse modérée des flux peut peser lourd sur la consommation des ménages, le paiement des frais scolaires et la survie de petits commerces.

Coûts, numérisation et bataille pour réduire les frais

Au-delà des montants, le coût du transfert reste une question centrale. Le FIDA indique qu’envoyer 200 dollars vers l’Afrique via des prestataires non bancaires coûtait en moyenne 9 % au troisième trimestre 2016, contre 7,2 % au troisième trimestre 2025. C’est une baisse réelle, mais l’Afrique reste au-dessus de la moyenne mondiale et très loin de l’objectif de 3 % fixé dans les Objectifs de développement durable.

Cette différence n’est pas abstraite. Elle rogne directement le pouvoir d’achat des familles, surtout dans les pays où les transferts servent à payer la nourriture, le loyer, les médicaments ou les études. Le World Bank Remittance Prices World Bank note que plusieurs corridors les plus chers du monde partent d’Afrique subsaharienne, ce qui confirme que la concurrence entre opérateurs, l’intégration des paiements et l’accès aux infrastructures de transfert restent des enjeux concrets pour les ménages.

La numérisation change néanmoins la donne. Le FIDA observe que plus de la moitié des transferts commencent désormais par voie numérique, même si seuls 35 % des services mesurés en 2025 sont entièrement numériques du point d’envoi à la réception. Cette transition ouvre la voie à des services plus rapides et moins coûteux, mais elle suppose aussi une meilleure connexion, une plus forte inclusion financière et des règles claires pour les fintechs, les néobanques, les opérateurs mobiles et les acteurs classiques du transfert.

Une lecture africaine : argent privé, enjeu public

Sur le terrain, les effets ne sont pas identiques d’une sous-région à l’autre. Le FIDA situe l’Afrique du Nord très au-dessus des autres zones avec 60,2 milliards de dollars, devant l’Afrique de l’Ouest à 36,1 milliards, l’Afrique de l’Est à 22 milliards, l’Afrique centrale à 4,1 milliards et l’Afrique australe à 1,8 milliard. Cette hiérarchie renvoie à la densité des diasporas, aux grands corridors migratoires et à la capacité des systèmes financiers à capter ces flux de manière formelle.

Pour le Maroc, par exemple, les autorités et le FIDA mettent en avant le lien entre transferts, résilience rurale et inclusion financière. Dans le cas du Sénégal, les envois de fonds dépassent depuis plusieurs années le seuil de 3 milliards de dollars et représentent autour de 10 % du produit intérieur brut selon les travaux du FIDA. En Égypte et au Nigeria, les montants atteignent une échelle qui influence les équilibres extérieurs, la disponibilité en devises et, indirectement, l’activité intérieure.

Le continent ne peut toutefois pas compter sur ces seuls transferts pour compenser le manque d’investissement productif, de services publics ou d’emplois formels. C’est là que l’enjeu devient continental : réduire les coûts, sécuriser les paiements, mieux relier diaspora, banques et opérateurs mobiles, et faire des remittances un outil de résilience plutôt qu’un simple substitut à des politiques publiques incomplètes. Dans une Afrique où les économies sont de plus en plus connectées, ces flux privés sont devenus un indicateur majeur de confiance entre les familles, les marchés et les États.