À Gitega, la question n’est plus seulement celle d’une frontière fermée. Elle touche désormais à la sécurité du Burundi, à son engagement militaire dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) et à l’avenir fragile des relations entre les deux voisins des Grands Lacs.
Une tension bilatérale inscrite dans la crise congolaise
Le Burundi et le Rwanda partagent une histoire politique, des liens sociaux et une frontière courte. Pourtant, leurs relations se sont fortement dégradées depuis plusieurs années. La fermeture de leur frontière terrestre a ajouté une dimension concrète à la crise : elle perturbe les échanges, complique la circulation des familles et pèse sur les activités commerciales des zones frontalières.
Le face-à-face dépasse cependant le seul axe Gitega-Kigali. Il s’inscrit dans la guerre persistante au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, deux provinces de l’est de la RDC où s’affrontent l’armée congolaise, des groupes armés et des forces alliées ou accusées de l’être.
Le Burundi participe aux opérations aux côtés des Forces armées de la RDC. Cette présence militaire expose directement le pays aux évolutions du conflit congolais. Elle nourrit aussi les accusations croisées entre Kigali et Gitega.
Le Rwanda affirme que la menace posée par les Forces démocratiques de libération du Rwanda, ou FDLR, justifie ses mesures de sécurité dans l’est congolais. Ce mouvement armé est composé en partie de combattants hutu rwandais liés à l’histoire du génocide de 1994. Kinshasa et Gitega contestent toutefois le cadrage rwandais et accusent Kigali d’utiliser cette menace pour maintenir une influence militaire dans la région.
Ndayishimiye maintient l’alerte contre Kigali
Dans un entretien diffusé le 23 septembre 2026, le président burundais Évariste Ndayishimiye a déclaré que la crainte d’une attaque rwandaise « existe encore ». Il a également accusé Kigali de soutenir, d’armer et d’entretenir l’appareil qu’il considère comme responsable des violences visant son pays.
Ces accusations relèvent de la position officielle du chef de l’État burundais. Elles n’établissent pas, à elles seules, l’existence d’un plan opérationnel d’attaque. Le Rwanda a déjà rejeté des déclarations comparables, les jugeant infondées et regrettables.
Le président burundais a néanmoins insisté sur un point : selon lui, le Burundi ne cherche pas l’affrontement avec le Rwanda. Cette précision vise à présenter Gitega comme un acteur défensif, tout en maintenant la pression diplomatique sur Kigali.
Évariste Ndayishimiye a aussi mis en cause la parole du président rwandais Paul Kagame. Il lui reproche notamment de ne pas avoir tenu un engagement concernant le transfert au Burundi de personnes soupçonnées d’avoir participé à la tentative de coup d’État de 2015. Kigali conteste cette version des faits.
Ce désaccord renvoie à une période particulièrement sensible de l’histoire burundaise. En 2015, la contestation du troisième mandat de Pierre Nkurunziza avait dégénéré en crise politique, suivie d’une tentative de putsch et de départs massifs vers les pays voisins. Depuis, Gitega accuse régulièrement certains exilés et responsables de l’opposition armée d’avoir bénéficié de soutiens extérieurs.
L’accord de Washington confronté au terrain
La méfiance burundaise s’explique aussi par la mise en œuvre incertaine de l’accord conclu entre la RDC et le Rwanda à Washington, le 27 juin 2025. Ce texte prévoit notamment le retrait des forces rwandaises présentes en RDC et la neutralisation des FDLR.
Le problème tient à l’ordre des engagements. Kigali insiste sur la nécessité de traiter d’abord la menace des FDLR. Kinshasa demande, de son côté, le retrait des forces rwandaises et la fin du soutien au mouvement du 23 mars, le M23, avant de considérer le processus comme crédible.
Les Nations unies et plusieurs acteurs diplomatiques ont signalé des violations persistantes des engagements de paix. Des experts de l’ONU ont notamment fait état de la poursuite des coopérations militaires entre plusieurs parties au conflit. Ces constats ne permettent pas d’attribuer chaque attaque à un camp, mais ils confirment que l’accord reste fragile.
Pour le Burundi, l’enjeu est immédiat. Une présence militaire prolongée au Sud-Kivu peut renforcer son influence face aux groupes armés. Elle peut aussi transformer ses soldats en cible directe, notamment dans les territoires proches de la frontière burundaise.
Pour les populations, les effets sont différents selon les lieux. Les habitants des zones rurales subissent les déplacements, les restrictions de circulation et l’insécurité des routes. Dans les villes, la crise se traduit davantage par la hausse des prix, la pression sur les services publics et l’arrivée de personnes déplacées.
Le choix du dialogue plutôt que des sanctions
Interrogé sur d’éventuelles sanctions contre le Rwanda, Évariste Ndayishimiye a privilégié le dialogue. Il a estimé que les sanctions frappent d’abord les citoyens, tandis que les autorités conservent leurs moyens d’action.
Cette position correspond à une préoccupation récurrente dans la région des Grands Lacs. Les mesures coercitives peuvent isoler un gouvernement, mais elles peuvent aussi réduire les échanges commerciaux et aggraver les difficultés des ménages. Leur efficacité dépend donc de leur ciblage, de leur durée et de l’existence d’un mécanisme politique parallèle.
Le Burundi peut également s’appuyer sur les cadres régionaux. Il appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, qui cherche à coordonner les réponses aux crises sécuritaires et économiques de ses membres. Toutefois, les intérêts divergents des États de la région limitent souvent la portée des initiatives communes.
La question relève aussi de l’Union africaine. Évariste Ndayishimiye exerce la présidence en cours de l’organisation continentale, ce qui donne à ses déclarations une portée supérieure à celle d’un simple différend bilatéral. La difficulté consiste à distinguer son rôle de chef d’État burundais de sa responsabilité institutionnelle africaine.
Un autre dossier sensible : l’accueil de migrants expulsés
L’entretien a également abordé l’arrivée récente au Burundi d’une douzaine de personnes expulsées des États-Unis vers un pays tiers. Le gouvernement burundais affirme que le pays a accepté de les accueillir, tout en demandant qu’aucune personne présentant un risque criminel ne lui soit transférée.
Des documents et enquêtes publiés en 2026 font état de transferts de ressortissants de plusieurs pays africains vers le Burundi. Les modalités financières de cet arrangement restent contestées. Le président burundais a rejeté l’idée d’un paiement de plusieurs millions de dollars et a renvoyé à l’Organisation internationale pour les migrations la gestion opérationnelle des personnes concernées.
Ce dossier place Gitega dans un débat continental plus large. Pour certains gouvernements africains, l’accueil de personnes expulsées peut relever de la coopération diplomatique et générer des ressources. Pour les défenseurs des droits humains, il soulève des questions sur le consentement des personnes, leur statut juridique et les garanties contre un transfert vers un pays où elles n’ont aucun repère.
Pour le Burundi, l’enjeu est double. Le pays veut se présenter comme une terre d’accueil, mais il doit aussi préserver sa capacité administrative et la confiance de sa population. La transparence sur les accords, les responsabilités de chaque acteur et la protection des personnes transférées seront déterminantes.
Ce qu’il faudra surveiller dans les prochains mois
La situation dépendra d’abord de la mise en œuvre réelle de l’accord de Washington. Un retrait vérifiable des forces étrangères, une réduction des attaques et un mécanisme de suivi crédible pourraient diminuer la pression sur le Burundi.
À l’inverse, toute nouvelle offensive dans le Sud-Kivu, tout incident à la frontière ou toute accusation concernant les FDLR peut raviver la confrontation entre Gitega et Kigali.
Le dossier burundo-rwandais restera donc lié à trois niveaux : la sécurité nationale du Burundi, l’équilibre militaire dans l’est de la RDC et la capacité de l’EAC et de l’Union africaine à imposer un cadre régional. Tant que ces trois dimensions resteront imbriquées, le risque ne se limitera pas à une crise diplomatique. Il pèsera directement sur les populations, les échanges et les perspectives de paix dans les Grands Lacs.