En Tunisie, l’été 2026 a montré qu’une coupure de courant ne s’arrête pas à l’interrupteur. Quand les pompes s’arrêtent, l’eau disparaît des robinets. Quand les groupes électrogènes sont insuffisants, les hôpitaux doivent hiérarchiser les urgences. Au cœur de la crise, une question dépasse la seule canicule : le pays disposait-il encore des investissements nécessaires pour absorber un pic de demande devenu prévisible ?
Une crise nationale devenue un problème de services essentiels
Les délestages de juillet et d’août 2026 ont touché plusieurs régions tunisiennes pendant les heures les plus chaudes de la journée. Les coupures se concentraient notamment entre 13 heures et 17 heures, lorsque l’usage des climatiseurs faisait fortement progresser la consommation électrique. Human Rights Watch affirme que certaines interruptions ont duré jusqu’à douze heures.
L’organisation estime que ces perturbations ont compromis l’accès à deux services essentiels : l’électricité et l’eau potable. Son rapport sur les pénuries tunisiennes de 2026 indique que les stations de pompage ont été arrêtées pendant les coupures. Dans plusieurs localités, les habitants ont donc subi une double interruption.
Les signalements de l’Observatoire tunisien de l’eau donnent une idée de l’ampleur du phénomène. L’organisation a recensé 361 coupures ou perturbations non annoncées de la distribution d’eau potable au mois d’août. Le gouvernorat de Mahdia figurait parmi les territoires les plus touchés.
Cette situation a pesé différemment selon les zones. Dans les quartiers urbains, les ménages ont pu se tourner vers l’eau en bouteille ou des solutions privées, lorsque leurs revenus le permettaient. Dans les régions moins favorisées, la coupure a davantage affecté les familles dépendantes du réseau public, les petits commerces et les activités agricoles.
Des hôpitaux sous tension et un bilan humain toujours incomplet
Les conséquences sanitaires sont difficiles à mesurer avec précision. Un médecin d’un grand hôpital de Tunis a décrit à Human Rights Watch des coupures durant lesquelles seuls la réanimation et les blocs opératoires bénéficiaient d’une alimentation de secours suffisante. Les urgences et d’autres services seraient restés sans protection électrique complète.
Dans un service de néonatologie, des médecins auraient dû ventiler manuellement des nouveau-nés lors d’une panne. L’accès au dossier médical informatisé et l’admission de patients auraient également été interrompus. Ces éléments sont rapportés par les témoins interrogés par Human Rights Watch et ne constituent pas, à eux seuls, un bilan national des perturbations hospitalières.
Le 22 juillet, l’Organisation tunisienne des jeunes médecins a évoqué entre 150 et 200 décès liés à des coups de chaleur ou à des défaillances d’équipements médicaux. Ce chiffre n’a pas été confirmé par une enquête indépendante ni par un bilan officiel. Le ministère tunisien de la Santé a, de son côté, annoncé 633 consultations et prises en charge liées à la vague de chaleur entre le 1er juillet et le 29 août 2026, sans publier de nombre de décès.
La situation dans les prisons a également suscité des alertes. La Ligue tunisienne des droits de l’homme, citée par Human Rights Watch, a fait état de vingt décès de détenus. Elle a notamment évoqué cinq morts le 28 août à la prison de la Mornaguia, près de Tunis. Là encore, ces données demandent une vérification indépendante et une information publique détaillée.
La canicule comme déclencheur, pas comme seule explication
La chaleur exceptionnelle a mis le réseau sous pression. Selon Human Rights Watch, juillet 2026 a été le deuxième mois de juillet le plus chaud depuis 1950. Des températures proches de 50 °C ont été signalées dans certaines régions tunisiennes, tandis que Tunis a connu des maximales très élevées.
Mais l’Observatoire tunisien de l’économie refuse de réduire la crise à un épisode météorologique. Dans son analyse publiée le 31 juillet, il relève une chute de 87 % des investissements de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz, la STEG, dans les moyens de production électrique. Ces investissements seraient passés de 1,947 milliard de dinars sur la période 2016-2020 à 248 millions de dinars pour 2021-2025.
Le même document signale près de 870 mégawatts de projets bloqués depuis 2018 dans l’attente d’autorisations du ministère de l’Énergie. Il cite notamment une centrale à cycle combiné de 500 mégawatts à Skhira, près de Sfax, et un parc éolien de 80 mégawatts à Djebel Tebaga. La STEG est l’entreprise publique chargée de produire, transporter et distribuer l’électricité et le gaz en Tunisie.
La demande électrique, elle, aurait progressé d’environ 3,8 % par an sur la période étudiée. Le décalage entre cette hausse et le recul des investissements a donc réduit la marge de sécurité du réseau. Le rapport annuel 2024 de la STEG montre pourtant que les investissements globaux de l’entreprise ont légèrement augmenté cette année-là. La question porte donc moins sur l’absence totale d’investissement que sur leur niveau, leur orientation et leur capacité à renforcer rapidement la production.
Le débat sur le sabotage et la réponse aux protestations
Le 26 août, le président Kaïs Saïed a qualifié les coupures d’« actes de sabotage délibérément planifiés », lors d’une réunion au palais de Carthage avec la cheffe du gouvernement et les dirigeants de la STEG et de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux, la SONEDE. Aucune preuve publique n’a toutefois été communiquée pour étayer cette accusation.
Depuis la fin juillet, des enquêtes judiciaires ont visé des cadres et des agents de la STEG dans plusieurs régions. Cette orientation a déplacé une partie du débat vers la responsabilité pénale, alors que les organisations tunisiennes et les experts interrogent aussi les choix budgétaires, les retards administratifs et l’état des infrastructures.
La contestation locale a, elle aussi, connu une réponse judiciaire. À Borj Erras, dans le gouvernorat de Mahdia, douze personnes, dont neuf mineurs, ont été arrêtées le 13 août après une manifestation contre une pénurie d’eau. Elles ont été relâchées le lendemain. À Tunis, le militant Seifeddine Arfaoui a ensuite été condamné à dix-huit mois de prison pour avoir publié sur Facebook des slogans scandés lors d’un rassemblement, selon les informations fournies par Human Rights Watch.
Un avertissement pour le Maghreb et l’Afrique
La crise tunisienne s’inscrit dans une difficulté régionale plus large. Au Maghreb, la hausse des températures, la pression sur les ressources hydriques et l’augmentation de la demande électrique rendent les réseaux plus vulnérables. Pourtant, la coopération de l’Union du Maghreb arabe reste limitée, alors que les infrastructures énergétiques et les échanges électriques pourraient offrir des marges supplémentaires.
Pour les autorités tunisiennes, l’enjeu dépasse désormais la gestion d’un été exceptionnel. Il concerne la programmation des centrales, la maintenance du réseau, l’accès à l’eau dans les régions intérieures et la transparence des données sanitaires. Il concerne aussi la capacité de l’État à répondre aux mobilisations sans transformer une revendication de service public en affaire sécuritaire.
Le prochain épisode de forte chaleur permettra de mesurer les décisions prises depuis l’été 2026. La publication d’un bilan officiel des décès, l’explication des projets électriques bloqués et un calendrier crédible pour renforcer la production seront particulièrement surveillés. Pour les Tunisiens, la question est concrète : pouvoir compter sur l’eau, l’électricité et les soins, y compris lorsque le climat met le pays à rude épreuve.