Un cheptel sous pression, une filière à protéger

Quand un élevage perd des bêtes, il perd aussi du lait, de la viande, du revenu et du temps. En Tunisie, cette fragilité prend une dimension particulière, car la filière animale reste liée à la sécurité alimentaire, aux revenus ruraux et à l’équilibre d’un secteur déjà éprouvé par les sécheresses successives. Le gouvernement tunisien veut donc agir avant que la maladie ne coûte davantage aux éleveurs et aux abattoirs.

Le 20 juillet 2026, les autorités ont ouvert la voie à un essai pilote de vaccination contre la tuberculose bovine avec le BCG, le vaccin connu en médecine humaine. L’idée n’est pas de remplacer les outils existants, mais de tester, dans les conditions tunisiennes, une protection supplémentaire face à une maladie qui touche le bétail et peut aussi se transmettre à l’être humain. Les services vétérinaires rappellent que la lutte repose déjà sur la surveillance, la biosécurité, le contrôle des mouvements d’animaux et le dépistage des troupeaux.

Une décision inscrite dans une stratégie plus large

Cette initiative arrive au moment où Tunis a replacé la reconstitution du cheptel au centre de sa feuille de route. Début juillet, les autorités ont présenté un plan 2026-2030 pour relancer l’élevage, après plusieurs années de recul structurel. Le programme vise la remise à niveau des troupeaux bovins et ovins, la hausse des ressources fourragères, la numérisation du suivi des animaux et le renforcement de la santé animale.

Le contexte économique explique cette urgence. L’élevage pèse lourd dans l’agriculture tunisienne. Dans les documents officiels et les éléments repris par la presse, il représente une part importante de l’activité rurale, tandis que l’agriculture au sens large compte encore pour une part visible de l’emploi et de la production nationale. La stratégie publique ne vise donc pas seulement la santé vétérinaire. Elle touche aussi les prix, l’approvisionnement des marchés urbains et la survie d’exploitations de petite et moyenne taille.

Le cheptel tunisien a d’ailleurs nettement reculé. Les données de l’Institut national de la statistique montrent une baisse des bovins, ovins et caprins entre 2016 et 2022. Selon les séries publiées par l’INS, le total du cheptel est passé d’environ 8,37 millions de têtes à 5,94 millions, soit une contraction d’environ 29 %. Cette diminution alimente les tensions sur l’offre de viande et de lait, mais aussi sur la capacité des éleveurs à reconstituer leur capital animal après les pertes.

Ce que change la vaccination, et ce qu’elle ne remplace pas

La tuberculose bovine est une maladie infectieuse provoquée par Mycobacterium bovis. L’Organisation mondiale de la santé animale précise qu’elle affecte surtout les bovins, mais peut aussi toucher d’autres animaux domestiques et, dans certains cas, l’être humain. La transmission se fait notamment par contact avec des animaux infectés ou par la consommation de lait et de produits contaminés. Les signes chez l’animal incluent l’amaigrissement, la pneumonie et, à terme, la mort.

Dans ce cadre, le BCG peut sembler une solution séduisante. L’OMSA rappelle toutefois qu’il ne s’agit pas d’un outil simple à généraliser chez les animaux. La vaccination peut perturber la surveillance, car elle complique l’interprétation de certains tests de dépistage. Les lignes directrices de l’organisation soulignent ainsi que le BCG peut compléter d’autres stratégies, mais ne remplace pas le dépistage ni la maîtrise sanitaire des foyers.

C’est précisément le point sensible du dossier tunisien. Si l’essai pilote confirme une réduction des infections ou des pertes, la vaccination pourrait devenir un outil utile dans des élevages déjà fragilisés par la sécheresse et la hausse des coûts d’alimentation. En revanche, si les résultats sont modestes ou si les tests de dépistage deviennent plus difficiles à interpréter, le bénéfice opérationnel sera limité. La décision ne se jouera donc pas seulement sur l’efficacité biologique du vaccin, mais aussi sur sa compatibilité avec les pratiques vétérinaires déjà en place.

La dimension de santé publique reste majeure. Des sources professionnelles tunisiennes ont évoqué environ 1 500 cas de tuberculose humaine par an dans le pays, dont une grande part serait d’origine animale. Même si ce chiffre mérite d’être manié avec prudence et reste attribué à une source professionnelle, il rappelle qu’une maladie animale peut peser sur les services de santé, les éleveurs, les vétérinaires et les travailleurs des abattoirs.

Une portée nationale, mais aussi régionale

La Tunisie avance ici dans un cadre plus large, celui de la santé animale et de la circulation des maladies au Maghreb. La question dépasse les frontières du pays, car les mouvements de bétail, la pression climatique et les échanges de produits animaux créent des risques partagés. Dans l’espace nord-africain, la coordination sanitaire reste essentielle, même si la Tunisie n’appartient pas à une organisation économique sous-régionale aussi intégrée que la CEDEAO ou la SADC. Ici, la référence la plus utile reste la coopération maghrébine et les standards continentaux de l’UA et de l’OMSA.

Cette affaire dit aussi quelque chose de plus large sur les politiques agricoles africaines. Les États cherchent désormais des solutions moins coûteuses, plus adaptées au climat et mieux acceptées par les éleveurs. La Tunisie tente de combiner prévention sanitaire, reconstruction du cheptel et sécurisation de l’offre alimentaire. Si l’essai du BCG réussit, il pourra servir de référence à d’autres pays confrontés à des élevages fragiles, à des moyens vétérinaires limités ou à une circulation persistante des zoonoses. Si l’essai échoue, il rappellera au contraire qu’une réponse durable passe d’abord par le dépistage, la biosécurité, les fourrages et la maîtrise des mouvements d’animaux.

À court terme, le sujet se jouera dans les prochains mois, au rythme du lancement éventuel du pilote et de la publication des résultats sanitaires et économiques. C’est là que se dira si la Tunisie transforme un test de laboratoire en outil de politique publique pour son élevage.