Pour plusieurs États africains, la question n’est plus seulement de savoir combien ils empruntent. Il faut aussi déterminer à quoi servent ces ressources, dans quelle monnaie elles sont contractées et quelle pression elles exercent sur les banques locales. C’est précisément cette réalité que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale veulent mieux intégrer dans leur nouvel outil d’évaluation de la dette.

Un cadre conçu pour une dette devenue plus complexe

Le conseil d’administration de la Banque mondiale a approuvé, le 15 septembre 2026, la réforme du cadre conjoint d’analyse de la viabilité de la dette destiné aux pays à faible revenu. Le dispositif révisé devrait devenir opérationnel au second semestre 2027, après la finalisation des règles techniques et une phase de renforcement des capacités nationales.

Ce cadre, connu sous le sigle DSF, n’est pas un mécanisme de financement. Il s’agit d’un outil d’analyse utilisé par le FMI et la Banque mondiale pour mesurer la capacité d’un État à rembourser ses emprunts. Il sert aussi à guider les décisions des autorités, des créanciers et des partenaires au développement.

Le DSF fonctionne comme un système d’alerte. Il compare l’évolution attendue de la dette et du service de la dette avec plusieurs seuils. Il teste également la résistance des finances publiques à des chocs, comme une baisse des recettes d’exportation, une dépréciation monétaire, une hausse des taux d’intérêt ou une catastrophe naturelle.

La dernière grande révision remontait à 2017. Depuis, la structure de la dette a changé. Les États recourent davantage aux marchés domestiques. Ils empruntent aussi auprès d’un éventail plus large de créanciers, dans un contexte où les financements concessionnels — des prêts accordés à des conditions plus favorables que celles du marché — restent limités.

La dette intérieure entre au centre de l’analyse

La réforme prévoit un module spécifique consacré à la dette intérieure. Cette évolution répond à une difficulté souvent moins visible que l’endettement extérieur : un État peut fragiliser directement son propre système bancaire lorsqu’il dépend fortement des investisseurs locaux.

Le risque vient notamment du lien entre les banques et les finances publiques. Les établissements peuvent détenir une grande quantité de titres souverains. En cas de retard de paiement ou de restructuration, leurs bilans peuvent alors être affectés. Le choc peut réduire le crédit disponible pour les entreprises et renchérir le financement de l’économie.

Le cas du Ghana a illustré cette interaction. Après le défaut de 2022, la restructuration de la dette publique a concerné une part importante des créances détenues par des acteurs nationaux. La Banque africaine de développement estime que le crédit au secteur privé a ensuite reculé de 9,5 % en octobre 2023. La dette publique ne se résume donc pas à une relation entre un gouvernement et des prêteurs étrangers. Elle peut aussi toucher l’épargne, les banques et les entreprises du pays.

Le nouveau cadre doit également améliorer la couverture des données. Les informations disponibles restent parfois incomplètes sur les garanties publiques, les entreprises d’État, les contrats de préfinancement ou certains engagements auprès de créanciers non traditionnels. Une meilleure transparence doit permettre de réduire les mauvaises surprises et d’affiner les négociations lorsque des tensions apparaissent.

Financer le développement sans ignorer les contraintes

Le deuxième changement majeur concerne les besoins de développement à long terme. Le FMI et la Banque mondiale veulent mieux prendre en compte les investissements dans les infrastructures, le capital humain et l’adaptation climatique.

Cette évolution est importante pour les pays africains. Une route, un réseau électrique, un système d’irrigation ou une école représentent une dépense immédiate. Mais ces investissements peuvent aussi accroître la productivité, élargir les recettes fiscales et soutenir la croissance. Une analyse limitée au niveau brut de la dette risque donc de ne pas distinguer un emprunt improductif d’un financement susceptible de renforcer l’économie.

Le nouveau module cherchera à évaluer l’espace budgétaire disponible pour ces dépenses. Il devra toutefois éviter un autre écueil : considérer automatiquement tout investissement comme rentable. La qualité de la gouvernance, le choix des projets, leur coût réel et leur capacité à générer des recettes resteront déterminants.

Les institutions souhaitent aussi mieux distinguer le risque de tensions sur la dette d’une dette devenue effectivement insoutenable. Ces deux situations ne produisent pas les mêmes conséquences. Un État peut subir une pression temporaire liée à un choc de liquidité tout en conservant une capacité de remboursement à moyen terme. À l’inverse, une dette peut exiger une restructuration lorsque les perspectives budgétaires rendent le remboursement impossible sans réaménagement.

Une amélioration technique dans un continent aux situations contrastées

La réforme intervient alors que les vulnérabilités restent élevées en Afrique. Selon la Banque africaine de développement, 21 pays du continent se trouvaient en situation de surendettement ou à haut risque de surendettement entre 2023 et 2025. Ce nombre est resté stable, malgré les efforts de consolidation budgétaire et les réformes engagées dans plusieurs capitales.

La moyenne continentale masque toutefois de fortes différences. Les estimations disponibles pour la fin de 2025 plaçaient le ratio de dette publique sur produit intérieur brut à 122,9 % au Sénégal, 107,2 % en Zambie, 97,2 % au Mozambique et 93,1 % en République du Congo, dont la capitale est Brazzaville. La Tunisie affichait 80,6 %, tandis que l’Afrique du Sud atteignait 79,4 %.

Ces chiffres ne produisent pas les mêmes risques selon les économies. La Zambie et le Mozambique restent exposés à des contraintes de refinancement et à la volatilité des recettes extérieures. Au Sénégal, l’enjeu porte aussi sur la crédibilité des données budgétaires et la capacité à restaurer la confiance des créanciers. En Afrique du Sud, le niveau de dette s’inscrit dans une économie plus diversifiée et disposant d’un marché financier domestique plus profond, mais les coûts d’emprunt et les besoins des entreprises publiques pèsent sur les finances publiques.

À l’échelle du continent, le ratio moyen de dette publique rapporté au PIB aurait reculé de 63,7 % en 2024 à 62,8 % en 2025. Cette baisse ne signifie pas une sortie de crise. Elle peut coexister avec une hausse du coût du service de la dette, une croissance insuffisante des recettes et des besoins sociaux qui progressent plus vite que les budgets.

Le débat africain sur le coût du financement

La réforme du DSF ne répondra pas, à elle seule, au problème du coût de l’emprunt. Elle modifiera surtout la manière de mesurer les risques. Pour plusieurs gouvernements africains, la question centrale reste l’accès à des financements plus longs, moins chers et mieux adaptés aux projets publics.

La Banque africaine de développement et l’Union africaine travaillent, dans ce contexte, sur un mécanisme africain de stabilité financière. L’objectif est de renforcer les capacités régionales de refinancement et de réduire la dépendance à des solutions négociées dans l’urgence. La BAD estime que ce dispositif pourrait contribuer à économiser jusqu’à 20 milliards de dollars sur le service de la dette d’ici 2035, s’il devient opérationnel.

Cette initiative rejoint une préoccupation plus large : l’Afrique demeure la seule grande région sans mécanisme financier régional comparable pour accompagner les besoins de refinancement souverain. La BAD estime à environ 10 milliards de dollars par an les besoins de remboursement ou de refinancement à court terme du continent au cours de la prochaine décennie.

La mise en œuvre du nouveau DSF sera donc particulièrement suivie. Elle devra montrer si l’outil permet de mieux différencier les pays, de protéger les dépenses de développement et de détecter plus tôt les risques liés à la dette intérieure. Pour les États africains, l’enjeu ne sera pas seulement d’obtenir une nouvelle notation du risque. Il consistera aussi à démontrer que l’emprunt public peut soutenir la transformation économique sans réduire les marges budgétaires nécessaires aux populations.