Quand l’eau embouteillée manque, c’est toute la chaîne du quotidien qui se tend
En Tunisie, la pénurie ne s’est pas arrêtée aux robinets. Elle a aussi touché les bouteilles, ce produit que beaucoup considèrent comme un secours banal pendant l’été. Dans un pays où la chaleur pousse la demande au maximum et où l’eau du réseau reste inégale selon les régions, la rupture d’approvisionnement dit quelque chose de plus large : la fragilité d’un système qui dépend à la fois de l’électricité, du transport, des importations et de la confiance des consommateurs.
Cette tension ne concerne pas seulement les ménages. Elle touche aussi les cafés, les restaurants, les petites boutiques et les zones touristiques, surtout dans les gouvernorats du littoral et du centre où l’afflux estival augmente la pression sur les réseaux. À l’échelle régionale, la Tunisie reste insérée dans l’espace maghrébin et dans les débats africains sur la sécurité hydrique, alors que l’Union africaine et ses partenaires multiplient les alertes sur la gestion de l’eau, l’adaptation climatique et la résilience des infrastructures.
Des coupures d’électricité aux rayons vides
Le déclencheur immédiat a été double. D’un côté, les coupures d’électricité de juillet ont ralenti certaines unités d’embouteillage. De l’autre, des perturbations d’importation du plastique PET, matière utilisée pour fabriquer les bouteilles, ont réduit la capacité de production et de conditionnement. La presse tunisienne a décrit un marché sous tension dès la fin juillet, puis les autorités ont renforcé la surveillance des prix et des stocks.
Le 5 août 2024, la Présidence a relayé une réunion du Conseil de sécurité nationale au cours de laquelle Kaïs Saïed a évoqué des coupures d’eau et d’électricité qu’il a qualifiées d’“anormales”, allant jusqu’à suggérer que certains incidents pouvaient relever d’actes délibérés. Dans le même temps, l’exécutif a insisté sur un contrôle plus strict des marchés et des circuits de distribution. Cette lecture politique du dossier a pesé sur le débat public, sans résoudre le cœur du problème : des infrastructures sous contrainte, dans un été de forte demande.
Les autorités de distribution de l’eau ont, elles aussi, dû gérer des interruptions ponctuelles dans plusieurs gouvernorats. Fin août 2024, la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux a annoncé une coupure dans des zones de Kairouan, Sousse et Monastir après une panne sur un canal principal. Même si ce type d’épisode ne se confond pas avec la pénurie de bouteilles, il rappelle un point essentiel : en Tunisie, l’eau potable et l’eau embouteillée sont liées par la même chaîne de stress technique et saisonnier.
Ce que révèle la crise : dépendance industrielle et consommation de masse
La Tunisie figure parmi les plus gros consommateurs d’eau embouteillée au monde. Les chiffres cités par l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie montrent une consommation annuelle moyenne par habitant de 241 litres en 2024, contre 225 litres en 2020. Ce n’est pas un détail statistique. Cela signifie qu’une rupture de production affecte vite les usages les plus ordinaires, parce que la bouteille est devenue, pour beaucoup, une solution de sécurité sanitaire autant qu’un achat de confort.
Dans les cafés, l’impact est immédiat. Les gérants doivent acheter plus cher, courir plusieurs points de vente, parfois au détail, pour couvrir une consommation qui peut atteindre des dizaines de bouteilles par jour selon la taille de l’établissement. Les particuliers, eux, peuvent encore trouver quelques packs. Les professionnels, en revanche, subissent de plein fouet la raréfaction. Cela crée un effet domino sur les petits commerces, puis sur les prix à la consommation, même quand les autorités affirment que le marché doit revenir à la normale.
Le problème est aussi industriel. En Tunisie, le tissu de production dépend fortement des importations de matières premières et des flux maritimes. Quand ces flux se tendent, l’usine ne peut pas constituer facilement des stocks stratégiques. Plusieurs acteurs du secteur ont rappelé que les entreprises fonctionnent souvent avec des approvisionnements au fil de l’eau, ce qui fragilise l’ensemble de la filière en cas de choc énergétique ou logistique. Cette logique est courante dans une économie où la disponibilité immédiate compte plus que la capacité de réserve.
Le prix social d’un été sous contrainte
La crise a touché plus durement ceux qui ont le moins de marge d’adaptation. Dans les quartiers populaires, les ménages qui achètent déjà l’eau en bouteille pour compenser la mauvaise qualité perçue de l’eau du réseau ont vu leurs dépenses augmenter. Dans les zones touristiques, les commerçants ont dû garantir l’approvisionnement de base pour ne pas pénaliser l’activité saisonnière. Dans les régions intérieures, où les coupures d’eau sont plus fréquentes et l’accès au réseau parfois plus précaire, le manque de bouteilles ajoute une couche de difficulté à des usages déjà rationalisés.
Les pouvoirs publics ont répondu par le plafonnement des prix, la traque des stockages illégaux et des messages de modération de la consommation. Ces mesures peuvent freiner la spéculation à court terme. Elles ne suffisent pas à elles seules à sécuriser une filière dépendante de l’électricité, du transport, de la météo et des importations. Le cas tunisien montre qu’une crise de l’eau peut désormais se lire comme une crise de gouvernance de plusieurs secteurs à la fois : énergie, industrie, douanes, commerce et distribution.
À l’échelle africaine, l’épisode tunisien résonne au-delà du Maghreb. Il rejoint les alertes sur l’adaptation au réchauffement, la sécurité hydrique urbaine et la dépendance des chaînes alimentaires et industrielles à des réseaux électriques plus solides. Dans l’Union africaine comme dans la Zone de libre-échange continentale africaine, la question n’est plus seulement de produire davantage. Il faut aussi rendre les filières plus résilientes, surtout quand la chaleur, les importations et la demande de masse se heurtent en même temps. En Tunisie, la leçon est claire : tant que l’eau, l’énergie et la logistique resteront désynchronisées, chaque été risque de transformer un produit courant en bien rare.