Un signal pour le financement privé tunisien

En Tunisie, l’accès au crédit reste un sujet très concret pour les petites et moyennes entreprises. Quand un banquier accepte de prêter plus loin, plus longtemps et sur des projets plus techniques, l’effet se mesure vite dans les ateliers, les services, l’agroalimentaire ou l’énergie. La décision prise à Tunis par la BERD et Attijari bank Tunisie va dans ce sens : élargir la capacité de financement sans alourdir, seule, le risque porté par la banque locale.

Le contexte tunisien explique l’enjeu. La Banque centrale de Tunisie a abaissé son taux directeur à 7,0 % en décembre 2025, signe d’un environnement monétaire plus souple, mais les besoins de financement des entreprises demeurent importants. Dans le même temps, la BERD a fait de la Tunisie un de ses terrains d’intervention en Méditerranée sud-est, avec une stratégie pays 2026-2031 qui insiste sur le secteur privé, l’accès au crédit et la transition verte.

Ce que change l’accord annoncé par la BERD

Le 28 août 2026, la BERD a annoncé porter de 20 à 70 millions d’euros sa facilité de partage des risques avec Attijari bank Tunisie. L’institution met aussi en place une ligne distincte de 10 millions de dollars, soit environ 8,6 millions d’euros, destinée aux investissements environnementaux, sociaux et de gouvernance, les critères dits ESG. Ces mécanismes permettent à la BERD de partager une partie du risque de crédit avec sa banque partenaire, ce qui augmente la marge de manœuvre d’Attijari bank pour financer davantage d’entreprises tunisiennes.

L’outil n’est pas nouveau. La première facilité, conclue en 2021, était plafonnée à 20 millions d’euros. Elle a été élargie à 40 millions d’euros en 2024, avant cette nouvelle montée à 70 millions d’euros. La BERD et la banque tunisienne avaient aussi signé un accord-cadre ISDA, utile pour encadrer certaines opérations financières plus techniques. Le partenariat s’est donc construit par étapes, dans une logique d’apprentissage mutuel et d’extension progressive des volumes.

Selon la BERD, le dispositif mis en place avec Attijari bank a déjà soutenu 25 projets depuis 2021, pour environ 400 millions de dinars tunisiens, soit 137,3 millions de dollars. Ce montant donne une idée de l’effet de levier recherché : un engagement relativement limité de la banque multilatérale peut irriguer un portefeuille de prêts bien plus large dans l’économie réelle.

Une finance plus verte, mais aussi plus pragmatique

La nouvelle ligne ESG cible des projets d’efficacité énergétique, des installations d’énergies renouvelables et des technologies de réduction des déchets. Elle peut aussi couvrir la formation des salariés, l’amélioration des conditions de travail, la gestion des risques et l’égalité entre les femmes et les hommes. En clair, la BERD ne finance pas seulement des équipements ; elle pousse aussi les entreprises à moderniser leur gouvernance et leurs pratiques internes.

Pour les entreprises tunisiennes, l’intérêt est double. D’abord, elles peuvent obtenir des ressources dans un pays où la tension sur la trésorerie reste fréquente. Ensuite, elles peuvent financer des investissements qui améliorent leur compétitivité, notamment sur les coûts d’énergie et les exigences de conformité des donneurs d’ordres internationaux. Le message est important pour les PME exportatrices, pour les industries consommatrices d’électricité et pour les sociétés qui doivent se mettre à niveau sans immobiliser trop de capital.

Pour Attijari bank Tunisie, l’accord renforce un positionnement déjà visible sur les sujets climatiques et ESG. La banque dit accompagner la transition énergétique des entreprises et intégrer les risques ESG dans sa politique d’investissement et de financement. Le nouveau mécanisme apporte donc une capacité additionnelle, mais aussi une légitimité renforcée dans la finance durable, un terrain devenu central pour les établissements bancaires du pays.

Ce que cela dit de la Tunisie et de la région

La BERD rappelle avoir investi plus de 3,1 milliards d’euros en Tunisie depuis 2012, à travers 97 projets, dont 66 % dans le secteur privé. Ce volume situe le pays comme un marché important pour l’institution, mais aussi comme un espace où la mobilisation du crédit privé reste stratégique face aux besoins d’investissement de l’économie tunisienne. L’enjeu n’est pas seulement bancaire. Il touche à la capacité du pays à soutenir l’activité, l’emploi et la mise à niveau productive.

Dans l’espace nord-africain, cette annonce compte aussi parce qu’elle illustre une tendance plus large : les bailleurs internationaux privilégient de plus en plus des mécanismes de partage du risque plutôt qu’un financement direct intégral. Pour la Tunisie, qui appartient au Maghreb et regarde à la fois vers l’Union africaine et vers ses partenaires méditerranéens, ce type de montage peut aider à garder le crédit en circulation alors que les banques restent prudentes. C’est un sujet très concret pour les entreprises, mais aussi pour les pouvoirs publics, qui cherchent à soutenir la croissance sans dégrader davantage les équilibres financiers.

Il faudra désormais suivre un point simple : la capacité réelle de ce nouveau plafond de 70 millions d’euros à se traduire en projets bancables. Le précédent de 25 projets financés montre que l’outil fonctionne. La question, à présent, est de savoir s’il permettra d’aller plus vite sur les investissements productifs et sur la transition énergétique des entreprises tunisiennes, dans un pays où chaque ligne de crédit bien orientée peut peser sur l’activité réelle.