En Tanzanie, une affaire judiciaire devenue emblématique de la relation entre opposition et pouvoir arrive à un moment décisif. Mercredi 23 septembre 2026, Tundu Lissu et le ministère public ont présenté leurs dernières observations devant la Haute Cour à Dar es Salaam. Le verdict n’est pas encore connu, mais l’issue du procès pèsera bien au-delà du sort personnel du dirigeant du Chadema.

Un procès au cœur d’une séquence politique tendue

Tundu Lissu est poursuivi pour trahison, une infraction passible de la peine capitale en droit tanzanien. L’accusation lui reproche d’avoir appelé la population à empêcher la tenue des élections générales de 2025. Les faits retenus remontent notamment à une intervention prononcée le 3 avril 2025 à Dar es Salaam, dans le cadre de la campagne du Chadema, le Parti pour la démocratie et le développement.

L’opposant a été arrêté le 9 avril 2025, après un rassemblement organisé à Mbinga, dans la région de Ruvuma. Il est depuis détenu dans l’attente de la procédure. Le dossier a d’abord été examiné par la juridiction de Kisutu, avant d’être transmis à la Haute Cour, compétente pour les affaires criminelles les plus graves.

Le contexte politique explique la portée de cette affaire. Le Chadema avait lancé le mot d’ordre « No Reforms, No Election », estimant que des réformes électorales étaient nécessaires avant le scrutin. Quelques jours après l’arrestation de Tundu Lissu, le parti a été écarté des élections générales de 2025 par la commission électorale, qui lui reprochait de ne pas avoir signé le code de conduite électoral. Le parti a contesté cette décision.

La presse tanzanienne rapporte que l’audience finale s’est tenue devant un collège de trois juges : Dunstan Ndunguru, James Karayemaha et Ferdinand Kiwonde. Cette étape intervient après la clôture de la défense, le 18 septembre 2026.

Le désaccord porte sur le sens des paroles et sur les preuves

Au centre du procès se trouve une question juridique délicate : des déclarations politiques appelant à bloquer une élection peuvent-elles, à elles seules, constituer une intention de trahison ? La défense répond par la négative. Elle soutient que les propos attribués à Tundu Lissu doivent être replacés dans leur contexte politique et qu’aucun acte concret de nature à renverser ou intimider le gouvernement n’a été établi.

Tundu Lissu reconnaît avoir prononcé certaines phrases citées par l’accusation. Il conteste toutefois leur qualification pénale. Ses avocats affirment également que le parquet n’a pas démontré qu’il était responsable de la publication de la vidéo diffusée sur la chaîne YouTube de Jambo TV.

La défense s’est appuyée sur des décisions de la Cour d’appel de l’Afrique de l’Est. Selon son argumentation, trois éléments doivent être établis pour engager une responsabilité pour trahison : l’allégeance du prévenu à la République, l’existence d’une intention criminelle et la manifestation de cette intention par un écrit ou un acte concret. La simple expression d’une position politique ne suffirait donc pas.

Le ministère public défend une lecture différente. Il estime que les propos de Tundu Lissu exprimaient une volonté de perturber le scrutin et de menacer l’autorité de l’État. Pour les procureurs, la loi n’exige pas que le gouvernement ait effectivement été intimidé. Il suffirait de démontrer l’intention de le menacer, sur la base des témoignages et des autres éléments versés au dossier.

Le parquet a appelé 17 témoins, alors qu’il en avait initialement annoncé 30. La défense affirme que plusieurs éléments importants n’ont pas été suffisamment authentifiés. Un épisode a notamment concerné des supports numériques, dont une clé et une carte mémoire liées à la vidéo de la réunion. La Haute Cour a refusé leur admission par l’intermédiaire d’un témoin jugé insuffisamment qualifié pour les présenter.

La défense souhaitait aussi entendre trois hauts responsables de la sécurité : le directeur des enquêtes criminelles Ramadhani Kingai, le chef des forces de défense Jacob Mkunda et l’inspecteur général de la police Camillius Wambura. D’après les comptes rendus judiciaires, ces responsables n’ont finalement pas témoigné.

Une affaire qui dépasse la personne de Tundu Lissu

La décision à venir aura d’abord un effet direct sur l’opposant. Un acquittement pourrait relancer le débat sur les conditions de son arrestation et sur son maintien en détention. Une condamnation ouvrirait, au contraire, une nouvelle phase judiciaire dans une affaire où la peine maximale prévue est la mort, même si son application demeure une question distincte.

Pour le pouvoir installé à Dodoma, le dossier met aussi à l’épreuve la promesse d’ouverture politique formulée ces dernières années. La présidente Samia Suluhu Hassan avait engagé un dialogue avec plusieurs acteurs de l’opposition après son arrivée au pouvoir en 2021. Depuis 2025, cependant, les arrestations, les restrictions visant le Chadema et les controverses électorales ont ravivé les inquiétudes sur l’espace accordé au pluralisme.

La population tanzanienne suit cette procédure avec des intérêts différents. Dans les centres urbains, l’affaire se concentre sur la liberté d’expression, le fonctionnement des tribunaux et la compétition électorale. Dans les régions éloignées de Dar es Salaam, les enjeux touchent aussi l’accès à l’information, la sécurité des rassemblements et la capacité des partis à organiser leurs activités.

Le procès soulève également la question de la détention provisoire dans les affaires passibles de la peine capitale. Des organisations tanzaniennes de défense des droits humains ont critiqué l’absence de liberté sous caution pour les personnes poursuivies pour trahison. Le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a, de son côté, estimé en février 2026 que la détention de Tundu Lissu était arbitraire. Cette position ne met pas fin à la procédure nationale, mais elle ajoute une dimension internationale au dossier.

Un signal observé dans toute l’Afrique de l’Est

La Tanzanie est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est, la CAE, qui réunit plusieurs pays de la région autour de la coopération économique, politique et juridique. Les tensions liées au procès de Tundu Lissu sont donc observées par les voisins de la Tanzanie, notamment dans un espace où les tribunaux régionaux sont régulièrement appelés à examiner des questions de droits politiques et de garanties judiciaires.

La procédure intervient aussi après une élection de 2025 fortement contestée par l’opposition. Les organisations régionales et continentales devront surveiller la suite donnée au procès, le traitement réservé au Chadema et les conditions de participation des forces politiques aux prochains scrutins.

La prochaine étape dépendra du calendrier de la Haute Cour. Si les juges estiment que l’accusation a établi la trahison au-delà du doute raisonnable, Tundu Lissu pourra faire appel. S’ils concluent que les preuves ne suffisent pas, son acquittement relancera immédiatement les discussions sur la détention, l’exclusion électorale du Chadema et l’avenir des réformes politiques en Tanzanie.