À Dar es Salaam, un dossier judiciaire qui dépasse le seul cas Lissu
Dans la capitale économique tanzanienne, le débat ne porte pas seulement sur un opposant. Il touche aussi à la place laissée au pluralisme, à la crédibilité des tribunaux et au climat politique à l’approche d’un cycle électoral très tendu. Tundu Lissu, président du Chadema, principal parti d’opposition, est poursuivi pour trahison, une infraction qui peut être punie de mort en Tanzanie.
Le dossier s’inscrit dans une séquence plus large. Le Chadema a été temporairement suspendu de ses activités politiques en juin 2025 par la Haute Cour de Dar es Salaam dans un autre contentieux interne, avant que cette mesure ne soit ensuite clarifiée puis contestée. Dans le même temps, la Tanzanie, membre de la Communauté d’Afrique de l’Est, voit ses tensions politiques résonner bien au-delà de Dodoma, la capitale administrative, jusqu’aux institutions régionales installées à Arusha.
Le procès reprend après des mois de reports
Ce lundi 10 août, ou dans la séquence judiciaire de ce mois-là, l’affaire Lissu a repris devant la Haute Cour de Dar es Salaam après plusieurs interruptions. Les audiences avaient déjà connu de nombreux renvois, et les médias tanzaniens comme les agences internationales avaient décrit une procédure constamment reprise, suspendue puis reprogrammée.
Selon les éléments rendus publics au fil des audiences, le parquet reproche à Tundu Lissu d’avoir appelé à empêcher la tenue des élections de 2025 si des réformes électorales n’étaient pas adoptées. Il a été arrêté en avril 2025, après un meeting politique dans le sud du pays, puis inculpé de trahison. La défense soutient de son côté que le dossier de l’accusation est fragile, surtout après le refus, par une juridiction d’appel, d’élargir tardivement les éléments de preuve présentés par le parquet.
Le chef de Chadema s’est présenté à l’audience dans une posture de défi. Dans les comptes rendus de presse, il apparaissait souriant, le poing levé, revendiquant sa volonté d’exposer ce qu’il considère comme les dérives du pouvoir. À ce stade, la défense cherche à faire constater que l’accusation n’a pas établi un faisceau suffisamment solide pour aller au bout du procès.
Un point de procédure a aussi attiré l’attention : des responsables du parti d’opposition ont mis en cause l’identité d’un témoin présenté par l’accusation, estimant qu’il pourrait s’agir d’une confusion grave, voire d’une usurpation. Cette contestation n’a pas été confirmée de manière indépendante dans les sources consultées, mais elle illustre la bataille très serrée qui se joue autant sur la forme que sur le fond.
Ce que cette affaire révèle du rapport de force politique
Le fond du dossier dépasse la seule personne de Tundu Lissu. L’homme n’est pas un militant de passage. Il a longtemps été l’une des figures les plus visibles de l’opposition tanzanienne, a survécu à une tentative d’assassinat en 2017 et fut le candidat du Chadema à la présidentielle de 2024. Son procès concentre donc plusieurs anxiétés à la fois : liberté d’expression, droit de manifester, indépendance de la justice et traitement des oppositions dans un système dominé depuis l’indépendance par le CCM, le parti au pouvoir.
Le gouvernement, lui, présente la procédure comme un dossier pénal ordinaire. Mais le contexte pèse lourd. En juin 2025, une injonction de la Haute Cour a suspendu les activités du Chadema dans un autre contentieux. Quelques semaines plus tard, le climat politique s’est encore durci avec de nouvelles restrictions sur les rassemblements, puis avec la décision de tenir certaines audiences sous haute surveillance. Dans ce paysage, les opposants voient moins un débat judiciaire qu’un système qui se referme.
Le droit tanzanien donne à la justice un levier extrêmement puissant : la trahison est expressément punie de mort dans le Code pénal. Cette sévérité transforme le procès en affaire politique majeure, car elle empêche toute banalisation de la procédure. Pour la population, l’enjeu est concret : peut-on contester des réformes électorales sans basculer dans la catégorie criminelle la plus grave ? Pour l’opposition, la question est encore plus nette : peut-elle continuer à exister comme force nationale si ses cadres sont isolés, suspendus ou poursuivis ?
Les effets sont aussi territoriaux. À Dar es Salaam, où se concentrent les médias, les avocats et une grande partie de l’économie formelle, chaque audience devient un test institutionnel. Dans les régions, où l’accès à l’information passe souvent par la radio, les réseaux sociaux ou les rassemblements locaux, l’impact se mesure autrement : davantage de prudence, plus de peur de s’exprimer, et une opposition obligée de défendre sa visibilité au cas par cas.
Une affaire tanzanienne, mais aussi est-africaine
La Tanzanie n’est pas un cas isolé. En Afrique de l’Est, les équilibres politiques se jouent aussi devant les juges, dans les commissions électorales et dans la rue. Or le pays occupe une place particulière dans la Communauté d’Afrique de l’Est : il en est l’un des piliers historiques et Arusha accueille les principales institutions régionales. Quand la tension politique monte à Dar es Salaam, c’est donc toute la grammaire de la stabilité régionale qui est interrogée.
La portée continentale est réelle. Le dossier Lissu intervient alors que plusieurs partenaires étrangers et organisations de droits humains suivent de près la place laissée à l’opposition et la gestion des échéances électorales en Tanzanie. Dans les mois qui suivent, le pays doit composer avec une surveillance accrue des observateurs africains et internationaux, mais aussi avec une attente interne très forte : savoir si les scrutins à venir seront disputés dans des conditions ouvertes, ou dans un espace politique déjà rétréci.
Au-delà du verdict, le dossier dira beaucoup de la trajectoire institutionnelle tanzanienne. Il dira si la justice peut rester un arbitre perçu comme tel. Il dira aussi si l’opposition peut encore porter un désaccord sans être disqualifiée d’avance. Et il dira enfin si la stabilité souvent mise en avant à Dodoma et à Arusha peut durer sans pluralisme réel.