L’Ouganda ne joue plus seulement sa carte pétrolière, il arbitre désormais entre plusieurs corridors
Dans la région des Grands Lacs, le pétrole ne se résume plus à extraire du brut. Il faut aussi le transporter, le raffiner, le stocker et surtout le vendre sans dépendre d’un seul axe. Pour Kampala, cette équation devient centrale : l’Ouganda veut transformer ses ressources du lac Albert en levier industriel, tout en sécurisant ses approvisionnements en carburants.
Le pays s’inscrit dans une dynamique régionale plus large, portée par la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, qui réunit huit États partenaires et pousse depuis plusieurs années à une meilleure intégration énergétique. À l’échelle est-africaine, les projets pétroliers ne sont donc pas seulement nationaux. Ils dessinent aussi un marché commun, encore fragmenté, mais de plus en plus stratégique.
Dans ce contexte, l’annonce d’un hub énergétique régional à Tanga, en Tanzanie, change la donne pour l’Ouganda. Le 6 août 2026, Dar es Salaam et Kampala ont signé avec Vitol Bahrain un protocole d’accord pour développer le Tanga Regional Energy Hub, présenté comme un ensemble mêlant raffinerie, stockage, quai maritime et distribution régionale. Le projet est évalué à plus de 20 milliards de dollars, selon les éléments communiqués autour de l’accord.
Entre Hoima, Tanga et Lamu, la bataille porte sur la logistique plus que sur le brut
Le cœur du dossier se trouve en Ouganda, à Hoima et dans le bassin Albertin. Là se concentrent Tilenga et Kingfisher, les deux champs destinés à alimenter l’East African Crude Oil Pipeline, ou EACOP, un oléoduc chauffé de 1 443 kilomètres qui doit relier Hoima au terminal marin de Chongoleani, près de Tanga, en Tanzanie. Les documents techniques du projet évoquent une capacité de l’ordre de 216 000 à 230 000 barils par jour, selon les versions publiées.
Ce couloir n’est pas isolé. L’Ouganda développe aussi sa propre raffinerie à Kabaale, dans le district de Hoima. Le projet, confirmé par le ministère ougandais de l’Énergie, doit traiter environ 60 000 barils par jour et alimenter le marché local via un pipeline de produits raffinés vers Mpigi, près de Kampala. L’objectif affiché est clair : réduire les importations, renforcer la sécurité énergétique et soutenir l’industrialisation.
Face à cela, Lamu, au Kenya, s’est imposé comme un autre pôle possible. Dangote a confirmé en juillet 2026 que sa future raffinerie régionale serait construite à Lamu, avec une capacité annoncée de 700 000 barils par jour. Ce choix donne au corridor kényan un poids nouveau, même si la concurrence entre les deux projets porte d’abord sur les réseaux portuaires, les débouchés commerciaux et la rapidité de mise en service.
Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement de savoir qui raffinera le plus. Il s’agit de déterminer quel corridor saura capter une partie du marché est-africain, encore très dépendant des importations de produits pétroliers. C’est là que Tanga tente de se distinguer : non plus comme simple point de sortie du brut ougandais, mais comme plateforme complète de raffinage, de stockage et de redistribution.
Pour Kampala, le vrai sujet est la marge de manœuvre économique
L’Ouganda peut tirer un avantage évident de cette pluralité. Si Hoima couvre les besoins domestiques, Tanga et Lamu peuvent offrir des solutions supplémentaires pour les carburants, l’exportation et la négociation des prix. Pour un pays enclavé, être relié à plusieurs infrastructures régionales réduit le risque de dépendre d’un seul port, d’un seul opérateur ou d’un seul axe routier.
Mais la diversification a un revers. Plus les corridors se multiplient, plus la compétition devient forte sur les volumes, les tarifs et la fiabilité des chaînes d’approvisionnement. Tanga devra prouver qu’un hub adossé à EACOP peut rivaliser avec un grand complexe installé à Lamu et soutenu par le réseau logistique kenyan. Le choix final des raffineurs, des traders et des acheteurs dépendra de coûts très concrets : accès au port, stockage, sécurité, délais de livraison et financement.
La présence de Vitol donne à Tanga un atout particulier. L’entreprise, via Vitol Bahrain, travaille déjà avec les autorités ougandaises sur l’importation et la sécurisation des carburants. Le ministère ougandais de l’Énergie a d’ailleurs indiqué en mai 2026 que la compagnie aidait l’Ouganda à diversifier ses sources d’approvisionnement, dans un contexte de tensions sur les marchés mondiaux. Cette continuité commerciale explique pourquoi Kampala regarde Tanga avec attention : le hub pourrait prolonger un partenariat déjà actif sur l’aval pétrolier.
Sur le plan intérieur, les bénéfices attendus ne seront pas les mêmes pour tous. Le gouvernement mise sur les recettes, l’emploi et les infrastructures. Les industriels espèrent une énergie plus stable et des intrants moins coûteux. Les ménages, eux, restent sensibles aux prix du transport et du carburant, qui pèsent sur les biens de première nécessité. La raffinerie ougandaise, les terminaux, les pipelines de produits et les accès routiers autour de Kampala et de Mpigi sont donc aussi des dossiers de pouvoir d’achat.
Un test pour l’intégration est-africaine et pour la stratégie continentale de valeur ajoutée
Cette séquence dépasse l’Ouganda. Elle dit quelque chose de l’Afrique de l’Est dans son ensemble : la région cherche à garder davantage de valeur sur place au lieu d’exporter seulement des matières premières puis de réimporter les carburants raffinés. C’est précisément l’esprit défendu par l’EAC dans ses cadres de coopération énergétique et ses conférences pétrolières régionales.
Le sujet est aussi continental. L’Union africaine pousse depuis des années l’idée d’intégration économique, et la ZLECAf, l’accord de libre-échange continental africain, donne un cadre pour fluidifier les échanges. Mais les infrastructures restent le vrai verrou. Tant que les ports, les pipelines, les raffineries et les dépôts fonctionnent en silos, la valeur ajoutée reste captée ailleurs. C’est pourquoi la concurrence entre Tanga et Lamu ne raconte pas seulement une rivalité d’acteurs. Elle illustre une bataille plus large pour la maîtrise des chaînes énergétiques africaines.
La prochaine séquence sera donc décisive. Il faudra suivre l’avancement d’EACOP, les modalités de financement du hub de Tanga, la mise en œuvre du projet de raffinerie de Hoima et la montée en puissance du site de Lamu. Pour l’Ouganda, le point clé reste le même : convertir son statut de pays producteur en avantage industriel durable, sans perdre de vue les équilibres régionaux. À Kampala, l’enjeu n’est plus seulement de sortir le pétrole du sous-sol. Il faut désormais décider par où il passera, où il sera traité et qui captera la valeur.