À Dar es Salaam, un procès qui dépasse le seul sort d’un opposant

En Tanzanie, un dossier judiciaire peut vite devenir un test politique. Quand il vise Tundu Lissu, l’une des figures les plus connues de l’opposition, il pèse aussi sur la crédibilité des institutions, sur l’espace public et sur la campagne électorale à venir.

Le 10 août 2025, la Haute Cour de Dar es Salaam a repris l’examen de son procès pour trahison, après une suspension de plusieurs mois. L’opposant, président de Chadema, est détenu depuis avril 2025. Il encourt, en théorie, la peine capitale prévue par le droit tanzanien pour cette infraction.

Le dossier intervient dans un climat politique déjà tendu. Quelques semaines avant l’échéance électorale de 2025, l’opposition dénonçait une fermeture progressive de l’espace politique, tandis que des organisations de défense des droits humains relevaient des restrictions croissantes contre les partis, les médias et les militants.

Ce que dit le dossier judiciaire

La reprise du procès intervient après un enchaînement procédural précis. L’audience avait été interrompue le 24 février, dans l’attente d’un recours du parquet contre une décision ayant autorisé l’admission d’éléments de preuve supplémentaires. La Cour d’appel a rejeté ce recours le 30 juillet, ce qui a ouvert la voie à la reprise des débats.

Au moment de la reprise, Tundu Lissu a accusé le parquet de chercher à prolonger la procédure pour maintenir sa détention provisoire. Il a aussi mis en cause, publiquement, la manière dont l’affaire était conduite. Le parti Chadema a, de son côté, présenté cette audience comme un moment décisif pour la liberté de son dirigeant et, au-delà, pour l’État de droit.

Cette affaire n’est pas isolée. Depuis son arrestation en avril 2025, Lissu a été maintenu en prison sur la base d’une accusation particulièrement lourde. Le chef d’inculpation de trahison est, en Tanzanie, l’un des plus graves du code pénal. Il ferme pratiquement la voie à une sortie rapide sous caution, ce qui allonge mécaniquement la durée de la détention avant jugement.

Pourquoi cette affaire compte pour la Tanzanie

Le dossier Lissu touche un point sensible de la vie politique tanzanienne : l’équilibre entre sécurité, justice et compétition électorale. Sur le papier, la présidente Samia Suluhu Hassan a incarné depuis 2021 une phase d’ouverture relative après la période plus dure de John Magufuli. Dans les faits, plusieurs observateurs africains et internationaux estiment que cet assouplissement a été incomplet et de courte durée.

La séquence de 2025 a renforcé ces doutes. Chadema a été écarté du scrutin après son refus de signer le code de conduite électoral. Human Rights Watch a rappelé que la commission électorale, malgré son nom, est nommée par le président et que ses décisions ne peuvent pas être contestées en justice de façon classique.

Pour l’opposition, le message est clair : la bataille ne porte pas seulement sur un siège ou une candidature, mais sur l’accès même au jeu démocratique. Pour le pouvoir, au contraire, l’enjeu est de présenter l’ordre public et la discipline institutionnelle comme des priorités. Cette tension explique pourquoi un dossier pénal peut devenir, à Dar es Salaam comme à Dodoma, une affaire de régime politique plutôt qu’un simple contentieux individuel.

Les effets ne sont pas les mêmes selon les acteurs. Pour les dirigeants, le procès offre un levier de contrôle sur une opposition remuante. Pour les militants, il crée un climat de peur et d’autocensure. Pour les électeurs urbains, notamment à Dar es Salaam, il nourrit la défiance. Pour les zones rurales, où l’accès à l’information est plus limité, il consolide aussi l’idée que les compétitions nationales se jouent sans réelle égalité des chances. Cette fracture politique a une conséquence directe : elle réduit la confiance dans les institutions avant même le vote.

Une affaire tanzanienne, mais une portée régionale

La Tanzanie appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, la EAC, un espace où les crises électorales, les restrictions de libertés et les contestations judiciaires sont suivies de près parce qu’elles peuvent débord­er les frontières. Le précédent tanzanien compte donc pour l’ensemble de la région, notamment dans les débats sur l’indépendance des commissions électorales, la place des oppositions et la gestion des manifestations.

L’Union africaine a elle-même jugé que les élections générales de 2025 n’étaient pas conformes à ses principes démocratiques. Dans sa mission d’observation préliminaire, elle a évoqué un environnement non propice à un scrutin pacifique et demandé des réformes constitutionnelles et politiques urgentes. Elle a aussi relevé une coupure nationale d’internet le jour du vote, signe d’une gestion sécuritaire de plus en plus critique au niveau continental.

La suite du dossier sera donc observée bien au-delà de la Tanzanie. Si la procédure avance, elle dira quelque chose de la capacité du pays à traiter un contentieux hautement politique dans un cadre judiciaire lisible. Si elle s’enlise, elle prolongera les interrogations déjà posées par les observateurs africains : comment organiser des élections compétitives quand les principaux adversaires sont absents, empêchés ou détenus ? La réponse à cette question pèsera sur Dodoma, sur Dar es Salaam et sur l’image institutionnelle de toute l’Afrique de l’Est.