En Tanzanie, l’accès d’un détenu à ses avocats est devenu un test concret de l’autorité de la justice. À quelques jours d’un verdict dans une affaire de trahison, l’opposant Tundu Lissu affirme qu’il cessera de s’alimenter si les règles de confidentialité ordonnées par la Haute Cour ne sont pas appliquées à la prison d’Ukonga.
Une décision de justice au cœur du bras de fer
Le 16 octobre 2026, la Haute Cour a jugé que des agents pénitentiaires pouvaient surveiller visuellement les rencontres entre Lissu et ses avocats, mais ne devaient pas entendre leurs conversations. Elle a estimé que l’écoute de ces échanges portait atteinte au droit à une défense effective. Dans une décision publiée le 22 octobre, la juridiction a aussi demandé au responsable des prisons de diffuser, dans les 60 jours, une circulaire rappelant les règles de confidentialité. Le compte rendu de la décision par le quotidien tanzanien The Citizen et le registre électronique de la justice tanzanienne confirment cette étape judiciaire.
La défense affirme que, malgré cette décision, les consultations à Ukonga restent audibles pour les gardiens ou sont parfois empêchées. L’avocat de Lissu, Rugemeleza Nshala, a déclaré le 24 octobre que son client prévoyait de commencer une grève de la faim le lundi 26 octobre. Selon lui, l’opposant entend également suspendre ses médicaments, malgré les risques pour sa santé. Ces éléments sont rapportés par l’avocat et ne constituent pas une confirmation indépendante de l’administration pénitentiaire. Associated Press et le média tanzanien The Citizen rapportent tous deux l’annonce et le motif avancé par la défense.
La demande porte sur un principe précis : assurer la sécurité en surveillant une rencontre sans priver l’avocat et son client de la confidentialité nécessaire à la préparation d’une défense. Pour Lissu, la question est d’autant plus urgente que la Haute Cour doit rendre son jugement dans le procès pour trahison le 6 novembre. Cette accusation peut entraîner la peine de mort en Tanzanie. Le calendrier resserré donne à l’accès aux avocats un enjeu immédiat, sans préjuger de l’issue du procès.
Un procès dans une période politique tendue
Tundu Lissu, 58 ans, dirige le parti d’opposition Chadema. Il a été arrêté le 9 avril 2025, après avoir appelé à une réforme électorale lors d’un rassemblement, puis inculpé de trahison. Il conteste l’accusation. Sa détention s’inscrit dans une séquence politique marquée par l’exclusion de candidats d’opposition de la présidentielle d’octobre 2025 et par les violences qui ont suivi le scrutin.
Le bilan de ces violences reste un sujet de contestation. Une commission d’enquête mise en place par la présidence a établi en avril 2026 que 518 personnes étaient mortes. Le média tanzanien The Citizen a rapporté les conclusions de la commission, tandis que l’agence panafricaine APA a repris ce chiffre et précisé que le bilan pourrait être incomplet. Chadema avance un chiffre bien supérieur, autour de 2 000 morts, que les Nations unies ont indiqué ne pas pouvoir vérifier. Ces estimations ne sont donc pas interchangeables : le chiffre de 518 est celui de la commission officielle, et celui de 2 000 reste une revendication de l’opposition. Le compte rendu tanzanien du bilan officiel et celui d’APA rapportent le chiffre de la commission.
La détention de Lissu a déjà donné lieu à une précédente grève de la faim, en mai 2025. Il protestait alors contre l’obligation de comparaître à distance plutôt qu’en personne. Il avait aussi passé plusieurs années en exil après avoir survécu à une tentative d’assassinat en 2017, avant de rentrer en Tanzanie en 2023. Ces éléments éclairent la portée politique de son cas, mais ne remplacent pas l’examen des faits et des garanties juridiques dans le procès en cours.
Des conséquences au-delà de la prison d’Ukonga
Pour les autorités, l’application de l’ordonnance signifie concilier la sécurité carcérale et les droits de la défense. Pour Lissu et ses avocats, la possibilité de préparer un dossier sans être entendus peut peser directement sur leur travail avant le jugement. Pour les autres détenus, la circulaire demandée par la Haute Cour pourrait clarifier une règle applicable plus largement, si elle est effectivement diffusée et respectée dans les établissements pénitentiaires.
Le dossier est aussi observé dans une Tanzanie dont les relations avec ses partenaires régionaux se jouent dans plusieurs cadres, dont la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), organisation de coopération entre pays de la région. Il ne s’agit pas d’une procédure de l’EAC : l’affaire relève des juridictions tanzaniennes. Mais le respect des décisions de justice, les garanties accordées à l’opposition et la transparence autour des violences électorales touchent à la confiance politique, au-delà des frontières nationales.
Deux échéances sont désormais à suivre : la mise en œuvre de l’ordonnance sur les consultations confidentielles et le jugement attendu le 6 novembre. La grève annoncée place la santé de Lissu au premier plan, mais l’enjeu institutionnel est plus large. La manière dont les autorités pénitentiaires appliqueront une décision de la Haute Cour donnera une indication concrète sur la portée de cette décision dans un procès politiquement sensible.