À Kismayo, dans le sud de la Somalie, l’arrivée des pluies ne signifie pas seulement le retour de l’eau. Pour les familles installées près des rivières, elle peut aussi annoncer la perte d’un logement, d’une récolte ou d’un proche. En 2023, la saison Deyr a mis cette vulnérabilité à l’épreuve dans plusieurs régions du pays.
Des alertes régionales avant les pluies
La Deyr, saison des pluies qui s’étend généralement d’octobre à décembre, compte parmi les deux périodes pluvieuses importantes en Somalie. En 2023, les prévisions annonçaient des précipitations supérieures à la normale dans une partie de la Corne de l’Afrique. Le Centre de prévision et d’applications climatiques de l’IGAD (ICPAC), organe régional de suivi du climat, signalait notamment un risque accru de fortes pluies dans le sud somalien. L’El Niño et un dipôle positif de l’océan Indien renforçaient alors les chances d’une saison exceptionnellement humide. Les prévisions saisonnières de l’ICPAC pour octobre-décembre 2023 avertissaient d’un risque d’inondations.
Cette alerte intervenait après plusieurs années de sécheresse sévère. Les pluies pouvaient soulager les éleveurs et les agriculteurs, mais leur intensité et leur concentration menaçaient les communautés installées dans les plaines inondables. Les bassins des fleuves Juba et Shabelle, alimentés aussi par les pluies en amont dans les hautes terres éthiopiennes, exposaient particulièrement les zones riveraines du centre et du sud.
À Kismayo, le souvenir des crues guide les départs
Dans le camp de déplacés de Baastoo, en périphérie de Kismayo, une mère de six enfants avait quitté son village avant les fortes pluies. Lors des inondations de 2023, sa famille avait été piégée par la crue de la rivière Jamaame. Son mari avait disparu en tentant de porter secours à sa mère. À l’approche d’une nouvelle saison à risque, elle disait craindre de devoir protéger seule ses enfants.
Son histoire illustre le coût humain des alertes tardives et des évacuations difficiles. Le déplacement vers un camp ne met pas nécessairement les familles à l’abri de tous les dangers : les abris, l’accès à l’eau potable, aux soins et à la nourriture restent essentiels. Les femmes seules avec enfants, les personnes déjà déplacées et les ménages sans moyens de transport disposent souvent de moins de ressources pour partir rapidement.
Les inondations de la Deyr 2023 ont ensuite dépassé les premières projections. L’évaluation publiée par l’agence somalienne de gestion des catastrophes, SoDMA, avec les Nations unies, la Banque mondiale et l’Union européenne, estime que les crues ont fait 188 morts et déplacé plus de deux millions de personnes. Plus de 2,5 millions de personnes ont été affectées. Les chiffres diffèrent des estimations formulées avant la saison, car ils décrivent des étapes et des périmètres de suivi distincts. Le bilan post-catastrophe de SoDMA détaille également les pertes et les besoins de reconstruction.
Récoltes perdues, dettes prolongées
Les conséquences ne s’arrêtent pas au recul de l’eau. Un agriculteur de la région du Juba expliquait avoir perdu du maïs, des haricots et du sésame lorsque les eaux ont submergé sa ferme. Pour acheter de nouvelles semences, il a emprunté à ses proches et restait endetté au moment de témoigner. Son expérience montre comment une crue peut compromettre plusieurs saisons de revenus, bien au-delà des dégâts visibles sur les champs.
Les données de suivi de la sécurité alimentaire confirment l’ampleur des pertes agricoles. FEWS NET, qui analyse les conditions de sécurité alimentaire, rapporte qu’environ 83 360 hectares de cultures ont été endommagés pendant les crues d’octobre et novembre 2023, dont près de 37 700 hectares dans la région du Juba. Ce chiffre concerne les terres cultivées effectivement endommagées, à distinguer des estimations antérieures de superficies potentiellement exposées. Les routes et les échanges ont aussi été perturbés, compliquant l’acheminement des denrées et l’accès aux marchés. L’analyse de FEWS NET sur les inondations et les moyens de subsistance décrit ces effets en chaîne.
Préparer l’évacuation, financer la réponse
Au Jubaland, administration régionale fédérée du sud somalien, les autorités disaient avoir repéré des sites de refuge situés en hauteur et lancé une coordination avec les partenaires humanitaires. Elles signalaient toutefois manquer de bateaux, de tentes, de bâches, de vivres et de médicaments. Ces besoins mettent en évidence l’écart possible entre une alerte météorologique et la capacité concrète d’évacuer les habitants, puis de les accueillir.
Des organisations humanitaires avaient engagé des actions préventives. Le Comité international de la Croix-Rouge et le Croissant-Rouge somalien ont notamment préparé des équipements et protégé des puits et des forages dans les zones exposées. Au fil des crues, l’accès à l’eau sûre est devenu un enjeu direct : des points d’eau et des latrines ont été endommagés, augmentant les risques sanitaires. Le compte rendu du CICR sur les inondations au Jubaland faisait état de déplacements et d’actions de préparation.
L’évaluation de SoDMA chiffre à 176,1 millions de dollars les dommages et pertes dans les 16 districts étudiés. Elle estime les besoins de relèvement et de reconstruction à environ 230,6 millions de dollars, avec l’agriculture et l’élevage parmi les secteurs les plus touchés. Ces montants donnent la mesure de la tâche qui attend les autorités : rétablir les moyens de subsistance et les services, mais aussi réduire l’exposition des habitations et des infrastructures aux prochaines crues.
Un enjeu somalien et régional
La réponse dépend de plusieurs niveaux. SoDMA coordonne la gestion des catastrophes au niveau fédéral ; les administrations régionales organisent notamment les évacuations ; les communautés et les organisations locales jouent un rôle essentiel pour diffuser les alertes et identifier les personnes qui ne peuvent partir seules. À l’échelle de la Corne de l’Afrique, l’IGAD et son centre climatique ICPAC suivent des phénomènes qui traversent les frontières : les pluies tombées en amont peuvent provoquer des crues en aval, sans coïncider avec les frontières administratives.
La saison 2023 rappelle enfin qu’une prévision ne protège pas à elle seule. Il faut pouvoir la traduire en évacuations accessibles, en abris adaptés, en protection des points d’eau et en soutien aux agriculteurs après la décrue. Pour les habitants de Kismayo et des zones riveraines, l’enjeu est immédiat : ne pas devoir choisir entre rester près de leurs moyens de subsistance et partir sans savoir où trouver refuge.