En Somalie, la question n’est plus seulement de savoir quand les électeurs choisiront leur président. Elle porte désormais sur l’autorité capable de fixer les règles du scrutin : le gouvernement fédéral, les régions ou la justice. Cette rivalité institutionnelle menace de compliquer une transition politique déjà contestée.
Un désaccord constitutionnel qui divise le pays
La Somalie est une république fédérale. Le pouvoir y repose sur un équilibre fragile entre Mogadiscio et les États membres, dont le Puntland et le Jubaland. Depuis l’adoption d’une Constitution provisoire en 2012, les tentatives pour achever la révision constitutionnelle ont régulièrement ravivé les désaccords sur le partage des compétences.
Le débat électoral touche aussi à la représentation politique. Le système indirect, fondé sur des collèges de délégués et des équilibres claniques, est contesté par ceux qui souhaitent un vote direct. Mais passer à des élections au suffrage universel exige un accord sur les règles, les institutions responsables et la participation des régions.
Le désaccord n’est pas nouveau. En 2021, une précédente prolongation de mandat avait provoqué une crise politique et des affrontements à Mogadiscio. En 2024, les amendements constitutionnels avaient déjà creusé le fossé entre le gouvernement fédéral et plusieurs autorités régionales, notamment le Puntland. La Somalie appartient à l’IGAD, organisation régionale de la Corne de l’Afrique, où ses partenaires suivent de près les risques de déstabilisation.
La Cour conteste l’application des amendements
Le mandat présidentiel de Hassan Sheikh Mohamud, élu en mai 2022, devait prendre fin le 15 mai 2026 selon les anciennes règles. Le Parlement fédéral a adopté des amendements constitutionnels en mars, puis le président les a promulgués. Le pouvoir soutient que ces changements ouvrent la voie à un mandat de cinq ans et à des élections nationales en 2027.
Le 5 novembre, la Cour suprême a estimé que les nouvelles dispositions ne pouvaient pas prolonger le mandat des responsables déjà en fonction. D’après les comptes rendus somaliens de la décision, elle considère que le mandat présidentiel a expiré en mai et que les institutions fédérales ne peuvent plus exercer que des fonctions courantes. La Cour demande aux acteurs concernés de s’accorder sur un cadre électoral sous 30 jours et ordonne la tenue d’élections dans les 90 jours. Le jugement est contesté dans ses effets politiques et son application reste incertaine.
La décision ne tranche pas seulement une question de calendrier. Elle met en cause la manière dont les amendements ont été appliqués aux dirigeants en poste. L’opposition et plusieurs responsables régionaux avaient boycotté le processus ou rejeté sa légitimité. Le gouvernement, lui, présente les réformes comme un moyen de consolider les institutions et d’organiser le premier scrutin national direct.
La justice au centre du bras de fer
La veille du jugement, le président avait annoncé le départ du président de la Cour suprême, Baashe Yusuf Ahmed, et la nomination d’un successeur. La présidence a invoqué la nécessité d’améliorer le fonctionnement de la justice, sans relier officiellement cette décision au dossier constitutionnel. La Cour a rejeté la révocation, la qualifiant de nulle et non avenue. Des informations faisant état d’une garde à vue du magistrat n’ont pas été confirmées de façon indépendante.
Cette confrontation affaiblit la confiance dans les institutions au moment même où elles devraient arbitrer le désaccord. Si le gouvernement refuse le jugement, ou si l’opposition le considère comme insuffisant, l’incertitude risque de s’étendre aux administrations fédérales et aux autorités régionales. Pour les habitants, les conséquences peuvent se traduire par des services publics perturbés et une moindre prévisibilité des décisions. Les commerçants et les entreprises, notamment dans la capitale, ont aussi besoin de règles stables pour planifier leurs activités.
Le calendrier électoral et la sécurité en question
La commission électorale avait annoncé des élections parlementaires pour le 15 avril 2027 et un scrutin présidentiel le 15 mai. Ce calendrier repose sur l’interprétation du gouvernement, qui affirme que les amendements prolongent les mandats jusqu’en 2027. Il entre désormais en contradiction avec l’ordre de la Cour de tenir des élections dans les 90 jours. Les prochaines étapes dépendront donc autant d’un compromis politique que de la capacité à organiser matériellement le vote.
Le différend se déroule aussi dans un contexte sécuritaire difficile. Le groupe armé Al-Shabaab poursuit son insurrection contre les autorités somaliennes. L’efficacité des opérations de sécurité dépend en partie de la coordination entre le gouvernement fédéral, les États membres et les forces de l’Union africaine.
L’annonce de l’Ouganda, qui prévoit de retirer toutes ses troupes de Somalie d’ici à la fin de 2027, ajoute une échéance à surveiller. Kampala est un contributeur important à la mission de soutien de l’Union africaine. En parallèle, l’avenir du soutien logistique des Nations unies à cette mission suscite des incertitudes. Ces évolutions ne signifient pas un retrait immédiat de toutes les forces, mais elles renforcent la pression sur les autorités somaliennes pour préparer la relève et préserver leur coopération.
Pour l’IGAD et l’Union africaine, l’enjeu dépasse la seule rivalité entre la présidence et la Cour. La Somalie doit parvenir à une solution reconnue par ses institutions fédérales, ses régions et ses forces politiques, sans compromettre l’organisation des élections ni la continuité des opérations de sécurité. La date butoir des 30 jours fixée par la Cour constitue désormais un premier test concret.