Le jugement attendu le 6 novembre dans l’affaire de Tundu Lissu dépasse le sort d’un dirigeant de l’opposition. En Tanzanie, il met à l’épreuve la capacité des institutions à traiter un dossier politique sensible sans confondre contestation du pouvoir et menace contre l’État.

Un procès inscrit dans une année électorale tendue

La Tanzanie est membre à la fois de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui favorise l’intégration régionale, et de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC). Ces appartenances donnent une portée régionale aux débats sur ses élections et ses libertés publiques. Le pays est dirigé depuis 2021 par la présidente Samia Suluhu Hassan, du parti au pouvoir, le Chama Cha Mapinduzi (CCM).

Le scrutin général d’octobre 2025 s’est déroulé dans un climat de fortes tensions. Le parti Chadema, principale formation d’opposition, n’a pas pu y participer après avoir été exclu du processus électoral. Tundu Lissu, son dirigeant, était alors détenu. Un centre de recherche africain avait relevé avant le scrutin que l’espace laissé à l’opposition et la crédibilité du processus constituaient des enjeux majeurs. L’analyse du Centre d’études stratégiques de l’Afrique sur les élections tanzaniennes replace ces tensions dans une trajectoire politique marquée par des appels répétés à la réforme électorale.

Le dossier de Lissu s’inscrit donc dans une question plus large : jusqu’où les opposants peuvent-ils contester les règles du jeu politique sans s’exposer à des poursuites pénales ? La réponse dépend des faits établis au tribunal, mais aussi de la confiance du public dans l’indépendance et l’équité de la procédure.

Ce que la justice doit trancher

La Haute Cour de Dar es-Salaam doit rendre son jugement vendredi 6 novembre 2026. Les audiences se sont achevées le 29 septembre, après les conclusions finales de l’accusation et de la défense, selon le quotidien tanzanien The Citizen. Le quotidien indépendant The Chanzo a également rendu compte des réquisitions de l’accusation et de la date retenue pour le verdict.

Arrêté le 9 avril 2025, Lissu est poursuivi pour trahison. L’accusation soutient qu’il aurait appelé à empêcher les élections générales de 2025. Au cours des plaidoiries finales, le parquet a affirmé que les témoignages de 17 personnes avaient établi les faits reprochés. Lissu conteste cette version et a plaidé que les éléments présentés ne prouvaient pas sa culpabilité. Ces positions sont celles des parties : seul le jugement permettra de connaître l’appréciation des juges.

La procédure a aussi été marquée par des contestations concernant l’accès de l’opposant à ses avocats. En 2025, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a documenté des allégations de consultations limitées et non confidentielles, tout en exposant les éléments soumis dans le cadre de sa procédure. L’avis du Groupe de travail de l’ONU apporte ainsi un éclairage sur les garanties de défense, distinct de la question de la culpabilité.

Plus récemment, son avocat a déclaré que les autorités pénitentiaires ne respectaient pas une décision judiciaire garantissant des échanges confidentiels avec le détenu. The Citizen a rapporté cette accusation ainsi que la menace de Lissu de reprendre une grève de la faim. La portée de cet épisode est institutionnelle : une décision de justice ne protège effectivement les droits d’un prévenu que si elle est appliquée.

Des conséquences politiques qui dépassent Chadema

Une condamnation retirerait à Chadema son président dans une période déjà marquée par son absence du scrutin de 2025. Elle pourrait réduire la capacité du parti à porter ses demandes de réforme et à organiser son action politique. À l’inverse, un acquittement ne suffirait pas, à lui seul, à résoudre les différends sur l’accès aux élections, les libertés publiques ou la confiance dans les institutions.

Les effets se feraient sentir au-delà des responsables politiques. Les militants et les électeurs auraient à évaluer les possibilités de participation et de contestation légales. Les acteurs économiques, eux aussi, suivent la stabilité institutionnelle, même si l’issue judiciaire ne permet pas, à elle seule, de prédire les conséquences économiques. Il importe donc de distinguer l’effet immédiat sur l’opposition des questions plus vastes que le verdict ne tranchera pas.

Lissu avait survécu en 2017 à une attaque armée au cours de laquelle il avait été grièvement blessé. Ce passé explique l’attention portée à sa sécurité, mais ne constitue pas une preuve dans l’affaire actuelle. De même, les inquiétudes d’organisations de défense des droits humains sur l’espace démocratique doivent être rapportées comme telles, sans se substituer aux éléments examinés par les juges.

Un signal observé dans la région

Le jugement sera suivi en Tanzanie, mais aussi dans la région. Les débats sur les conditions de compétition politique, les poursuites visant des opposants et l’application des garanties judiciaires traversent plusieurs pays d’Afrique de l’Est et d’Afrique australe. Pour les partenaires de la Tanzanie au sein de l’EAC et de la SADC, l’enjeu ne se limite pas à la décision concernant un homme : il concerne la manière dont les institutions encadrent les désaccords politiques.

À ce stade, le verdict n’a pas été rendu. Les faits à surveiller sont précis : la motivation des juges, les suites immédiates de leur décision et le respect effectif des droits de la défense. Ils aideront à mesurer si cette affaire ouvre un espace de clarification judiciaire ou accentue la fracture entre le pouvoir et l’opposition.