En République démocratique du Congo, le débat sur un dialogue national porte autant sur ses participants que sur son objectif : comment rapprocher les acteurs politiques sans confondre négociation et partage de postes, alors que la crise sécuritaire se poursuit dans l’Est ? Le 29 octobre 2026, des responsables de l’opposition ont porté cette question à Bruxelles, au moment où Kinshasa défend aussi son propre processus de dialogue.
Deux visions du dialogue se dessinent à Kinshasa
La Coalition Article 64 (C64) rassemble plusieurs figures de l’opposition, dont Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Jean-Marc Kabund, Delly Sesanga et Augustin Matata Ponyo. Lancée à Kinshasa le 19 mai 2026, elle affirme défendre l’ordre constitutionnel. Son nom renvoie à l’article 64 de la Constitution, qui appelle les citoyens à faire échec à toute prise ou conservation du pouvoir en violation de celle-ci.
Le débat institutionnel s’inscrit dans une période de fortes tensions politiques et sécuritaires. Le président Félix Tshisekedi a annoncé, le 28 août, un dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État. La présidence a présenté ce processus comme une réponse aux causes structurelles de l’instabilité et lui a fixé une durée maximale de trois mois. Elle exclut toutefois des discussions, en tant que composantes politiques, les acteurs qui combattent par les armes l’ordre constitutionnel ou occupent une partie du territoire.
La C64 défend, elle, un dialogue qu’elle veut plus largement inclusif. À l’issue de sa réunion à Rome, du 25 au 27 octobre, la coalition a annoncé vouloir rencontrer séparément Félix Tshisekedi et l’ancien président Joseph Kabila. Elle dit privilégier une issue politique et rejeter la prise du pouvoir par les armes. Ces positions sont celles de la coalition ; elles ne signifient pas que les autres acteurs ont accepté ses conditions.
À Bruxelles, la coalition sollicite un appui européen
Le jeudi 29 octobre, des représentants de la C64 ont rencontré à Bruxelles des responsables du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), le service diplomatique de l’Union européenne chargé notamment de sa politique extérieure. La délégation leur a demandé d’appuyer l’organisation d’un dialogue national en RDC. La rencontre intervient dans le prolongement des échanges tenus à Rome et d’une tournée destinée à présenter les propositions de la coalition à des interlocuteurs étrangers.
Martin Fayulu a reproché aux Européens, selon les propos rapportés après la rencontre, de ne pas condamner assez fermement les violations des droits humains et les atteintes à la Constitution. Il leur a aussi demandé de soutenir davantage un dialogue inclusif. Il s’agit d’une critique formulée par un dirigeant de l’opposition, et non d’un constat indépendant sur la conduite de l’Union européenne.
La délégation a ensuite échangé avec des représentants du Mouvement réformateur (MR), un parti politique belge. Elle n’a pas rencontré le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot. La C64 estime que ce dernier devrait favoriser le dialogue et souhaite associer Joseph Kabila aux discussions. Cette demande prend un relief particulier dans un contexte où l’ancien président est au cœur d’accusations et de controverses liées à la crise politique et sécuritaire. Le contenu et le format d’un éventuel dialogue restent donc des questions sensibles.
Le déplacement à Bruxelles est une démarche de plaidoyer : la coalition cherche à convaincre des partenaires étrangers, mais les entretiens rapportés ne constituent ni une médiation officielle ni un engagement européen à imposer ou parrainer un processus. Pour l’instant, le principal enjeu est de savoir si cet appui diplomatique peut encourager des échanges entre Congolais, sans déplacer vers les capitales étrangères la décision sur leur format et leurs participants.
Une légitimité qui dépendra aussi des Congolais
Pour les dirigeants de l’opposition, la tournée européenne peut accroître la visibilité de leur appel et faire pression en faveur de garanties politiques. Mais la portée de cette initiative dépendra d’abord de sa réception à Kinshasa et de la capacité de la coalition à maintenir une position commune. La presse congolaise a également fait état de questions internes à la C64 sur la concertation et la préparation de son déplacement à Rome. Ces éléments ne suffisent pas à conclure à une rupture, mais ils rappellent qu’une coalition doit convaincre au-delà de ses porte-parole.
Pour les autorités, l’enjeu est différent : elles ont annoncé un dialogue national et posé des conditions de participation, notamment concernant les acteurs armés et les territoires occupés. Le désaccord porte donc aussi sur la frontière entre dialogue politique et négociation avec des groupes impliqués dans les combats. Toute formule devra clarifier qui siège, sur quel mandat et avec quelles garanties, sans assimiler automatiquement opposition politique et lutte armée.
Les conséquences concrètes dépassent les appareils politiques. Dans la capitale, les débats sur la Constitution et la légitimité des institutions sont visibles dans la vie publique. Dans les provinces touchées par les combats, les habitants sont davantage concernés par la sécurité, les déplacements et la continuité des services. Un dialogue qui se limiterait aux responsables nationaux risquerait de laisser de côté les voix locales, les organisations civiles et les communautés directement affectées.
Le dossier dépasse les frontières de la RDC
La crise congolaise mobilise plusieurs cadres régionaux. La RDC appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et à la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). Ces organisations ont été associées aux efforts diplomatiques autour de l’Est du pays, aux côtés de l’Union africaine et des Nations unies. Cette pluralité d’intervenants rend la coordination essentielle : un dialogue national sur les institutions ne remplace pas les discussions nécessaires à la désescalade entre acteurs armés et États voisins.
La démarche de la C64 met ainsi en lumière une question plus large pour la région : comment soutenir une solution politique conduite par les Congolais, tout en tenant compte des dimensions transfrontalières de l’insécurité ? La réponse européenne, si elle se précise, ne pourra à elle seule régler les désaccords internes ni faire taire les armes. La prochaine étape à surveiller est la mise en œuvre du dialogue annoncé par la présidence, ainsi que la possibilité — encore incertaine — de rencontres entre la coalition, Félix Tshisekedi et Joseph Kabila.
Les faits sur les rencontres de Bruxelles sont rapportés par Cable.CD. La création de la coalition a été annoncée par Radio Okapi. Le dialogue présidentiel et ses conditions sont présentés par la Présidence de la RDC. Les conclusions de Rome ont été rapportées par Actualite.cd et Cable.CD. Les tensions internes évoquées sont rapportées par UNE.CD.